Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies inédites, 1860· Famille

À mon fils

AVANT LE COLLÈGE

Marceline Desbordes-Valmore· distiques, alexandrins, 76 vers

Un soir, l’âtre éclairait‖ notre maison fermée,Par le travail et toi‖ doucement animée.Ton aïeul tout rêveur‖ te prit sur ses genoux,(Il n’a jamais sommeil‖ pour veiller avec nous)Il parla le premier‖ de départ, de collège,De travaux, de la gloire‖ aussi qui les allège,Content d’avoir été,‖ jeune un jour comme toi,Emmené par sa mère…‖ il le disait pour moi…Puis traçant des tableaux‖ pour étendre ta vue,De nouveaux horizons‖ découvrant l’étendue,Il dit que, si petit‖ qu’il fût, par le chemin.Il soutenait sa mère‖ et lui tenait la main.Il raconta comment‖ cette femme prudenteL’avait porté loin d’elle‖ en sa tendresse ardente.Ses yeux étaient mouillés‖ me fixant en dessous…De ce poignant effort‖ je l’aime et je l’absous !Sur quoi, me voyant coudre‖ un manteau de voyage,Il m’embrassa deux fois‖ pour louer mon courage,Et toi, voyant qu’à tout‖ je n’opposais plus rien,Tu répondis : « Allons,‖ mère, je le veux bien ! »

Oui, l’enfant veut toujours‖ aller, perçant l’espace,Tourner autour du monde‖ et voir ce qui s’y passe.Oui, son âme est l’oiseau‖ qui n’a point de séjour.Et qui vole partout‖ où Dieu répand le jour.Dès ce moment j’appris‖ que j’avais fait un rêve,Que tout nous dit adieu,‖ que tout bonheur s’achève,Et je devins confuse‖ en pesant mon devoir.L’ai-je rempli ? Mon père‖ était là pour le voir.Le lendemain déjà‖ dépassant la charmilleEt dérobant une âme‖ au nid de la famille.Quand nos pigeons rangés‖ nous regardaient partir,Trois fois prompte à rentrer,‖ trois fois lente à sortir,Comme celle qui croit‖ oublier quelque chose.Je ne pouvais sur toi‖ tirer la porte close ;Et le guide appelait :‖ ah ! je l’entendais bien.Mais j’oubliais toujours‖ qu’il ne manquait plus rien.

Et toi, dont toute l’âme‖ éclatait sans culture.Partout où s’arrêtait‖ notre lourde voiture,Cher petit protecteur‖ de mon rude chemin,Tu descendais devant‖ pour me donner la main.On souriait de voir,‖ empressé comme un page,Un enfant si soumis,‖ si diligent, si sage ;Et je disais en moi,‖ triste comme aujourd’hui :« Jamais je ne pourrai‖ m’en revenir sans lui ! »

Nous qui portons les fruits‖ sur la terre où nous sommes,Si fortes pour aimer,‖ nous, faibles sœurs des hommes,Ô mères, pourquoi donc‖ les mettons-nous au jour.Ces tendres fruits volés‖ à notre ardent amour ?À peine ils sont à nous‖ qu’on veut nous les reprendre.Ô mères, savez-vous‖ ce qu’on va leur apprendre ?À trembler sous un maître,‖ à n’oser, par devoir,Qu’une fois tous les ans‖ demander à nous voir ;À détourner de nous‖ leurs mémoires légères.Alors que sauront-ils ?‖ Les langues étrangères,Les vains soulèvements‖ des peuples malheureux.Et les fléaux humains‖ toujours armés contre eux.C’est donc beau ? Mais le temps‖ saurait les en instruire.Candeur de mon enfant,‖ on va bien vous détruire !Quand je le reverrai,‖ mon fils sera savant ;Il parlera latin !‖ Hélas, mon pauvre enfant.Moi, je n’oserai plus‖ peigner ta tête blonde.Tu parleras latin !‖ Ta science profondeNe pouvant avec moi‖ suivre un long entretien,Tu diras tout surpris :‖ « Ma mère ne sait rien ! »Eh ! que veux-tu : l’amour‖ n’en sait pas davantage ;Ce maître conduit tout‖ sans faire un grand tapage.Il va ! Tant que mes pieds‖ pouvaient porter mes jours,J’allais chercher partout,‖ pour t’en combler toujours,Les fruits qui font bondir‖ ta jeune fantaisie,C’est notre étude à nous,‖ c’est notre poésie.Et je versais aussi‖ quelques graves leçonsÀ ton doux cœur bercé‖ par mes douces chansons.N’était-ce pas assez‖ pour nourrir ton jeune âge ?Car tu n’as pas huit ans,‖ chère âme ! Et c’est dommage,Oui, je le dis dommage,‖ et frayeur, et danger.D’ouvrir tant de secrets‖ à ton âge léger.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
38((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
4 distiques
Mots à la rime
a fermée / animée féminine, classiqueb genoux / nous masculine, classiquea collège / allège féminine, classiqueb toi / moi masculine, classiquea vue / l’étendue féminine, classiqueb chemin / main masculine, classiquea prudente / ardente féminine, classiqueb dessous / l’absous masculine, classiquea voyage / courage féminine, classiqueb rien / bien masculine, classiquea l’espace / passe féminine, classiqueb séjour / jour masculine, classiquea rêve / s’achève féminine, classiqueb devoir / voir masculine, classiquea charmille / famille féminine, classiqueb partir / sortir masculine, classiquea chose / close féminine, classiqueb bien / rien masculine, classiquea culture / voiture féminine, classiquea page / sage féminine, classiqueb aujourd’hui / lui masculine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb jour / amour masculine, classiquea reprendre / apprendre féminine, classiquea légères / étrangères féminine, classiqueb malheureux / eux masculine, classiquea instruire / détruire féminine, classiqueb savant / enfant masculine, classiquea blonde / profonde féminine, classiqueb entretien / rien masculine, classiquea davantage / tapage féminine, classiqueb jours / toujours masculine, classiquea fantaisie / poésie féminine, classiqueb leçons / chansons masculine, classiquea âge / dommage féminine, classiqueb danger / léger masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

76 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies Inédites, Genève, Impr. de J. Fick, 1860· numérisation archive.org· Sources