Poésies inédites, 1860· Famille
À mon fils
APRÈS L’AVOIR CONDUIT AU COLLÈGE
Dire qu’il faut ainsi‖ se déchirer soi-même.Leur porter son enfant,‖ seule vie où l’on s’aime,Seul miroir de ce temps‖ où les yeux sont pleins d’or,Où le ciel est en nous‖ sans un nuage encor ;Son enfant ! dont la voix‖ nouvelle et reconnue,Nous dit : « Je suis ta voix‖ fraîchement revenue. »Son enfant ! Ce portrait,‖ cette âme, cette voix,Qui passe devant nous‖ comme on fut une fois ;Quand on pense qu’il faut‖ s’en détacher vivante.Lui choisir une cage‖ inconnue et savante.Le conduire à la porte‖ et dire : « Le voilà !Prenez, moi je m’en vais…‖ » — C’est Dieu qui veut cela !
Croyez-vous ? Dieu veut donc‖ que noyée en ma peineComme cette Madone‖ assise à la fontaine,Cachée en un vieux saule‖ aux longs cheveux mouillés,Ne pouvant plus mouvoir‖ mes pieds las et souillés,Je pleure, et d’un sanglot‖ croyant troubler le monde.J’appelle mon enfant‖ pour que Dieu me réponde !Mais la porte est déjà‖ fermée à mon malheur,Et tout dit à la femme :‖ « Allez à la douleur ! »
J’y vais. Je n’ai rien dit,‖ j’ai salué les maîtres ;De la grande maison‖ j’ai compté les fenêtres,Parcouru le jardin‖ sans verdure, sans fleurs.Oui, c’est bien vrai, l’hiver‖ est la saison des pleurs.Les miens n’ont pas coulé‖ de mon cœur gros d’alarme ;J’ai vu partir mon fils‖ sans verser une larme.Il pâlissait, le pauvre,‖ en me voyant partir !Je souriais pourtant,‖ j’essayais de mentir.Dieu ! folle d’un chagrin‖ que rien ne peut décrire,Pour endurcir son cœur‖ j’essayais de sourire !Mais aux frissons épars‖ dans mes membres tremblants.J’ai senti que j’aurai‖ bientôt des cheveux blancs.Va ! je les aimerai.‖ J’aimais ceux de ma mère.Jeune encore, ils disaient‖ son lot tendre et sévère.Ses longs cheveux cendrés‖ que je baisais toujoursSans savoir que ce fût‖ le livre de ses jours.Tu baiseras les miens‖ si l’amour me les donne.Si tu sais où j’ai pris‖ cette grave couronne,Quand tu vivrais cent ans‖ tu t’en ressouviendras,Et par delà mes jours,‖ toi, tu les béniras.
L’avait-il pressenti‖ quand furtif, hors d’haleine,Comme un agneau cherchant‖ sa mère dans la plaine,Il franchit sans frayeur‖ un vieux mur entr’ouvertEt bondit, pour m’atteindre,‖ au sentier découvert,(Tandis que le collège‖ assoupi dans l’étudeL’avait laissé se battre‖ avec la solitude)Quand ses bras étendus‖ revolèrent vers moi,Et qu’il cria : « Je veux‖ m’en aller avec toi ! »
Mais à peine arrivé‖ jusqu’à l’eau du rivage,Qu’ils sont vite accourus‖ l’ôter à mon courage !Car ils m’ont dit : « Courage !‖ » en m’arrachant sa main.Et, sans savoir par où,‖ j’ai repris mon chemin.
Quand on dira toujours‖ que je suis trop heureuse ;Qu’il aura de l’esprit ;‖ que l’école est nombreuse ;Que les enfants sont fiers‖ d’y grandir loin de nous ;Que je devrais bénir‖ mon sort à deux genoux ;…Ah ! j’y suis, à genoux,‖ car l’angoisse est divine,Et femme, je murmure,‖ et mère, je m’incline.Hélas, pour être mère‖ on promet d’obéir,Et mère on n’obéit‖ qu’au risque de mourir !
Vous, du moins, Vierge blanche,‖ immobile et soumise,Et seule, au bord de l’Eau‖ pensivement assise,Les mains sur votre cœur,‖ et vos yeux sur mes yeux,Parlez-moi, Vierge mère,‖ oui ! parlez-moi des cieux !Parlez ! vous qui voyez‖ tout ce que j’ai dans l’âme :Vous en avez pitié‖ puisque vous êtes femme.Cet amour des amours‖ qui m’isole en ce lieu,Ce fut le vôtre ; eh bien,‖ parlez-en donc à Dieu !Sans reproche, sans bruit,‖ douce reine des mères,Cachez dans vos pardons‖ mes révoltes amères ;Couvrez-moi de silence,‖ et relevez mon frontBaissé sous le chagrin‖ comme sous un affront.
Voilà ce qui s’est fait‖ par un jour de Décembre,Mois sans soleil. Voilà‖ ce que dans cette chambreOù je n’entends gronder‖ et gémir que mon cœur.Devant l’heure qui vient‖ et passe avec lenteur,Je retrace de lui‖ pour m’aider à l’attendre.Jusqu’au jour, jour de vie !‖ où je pourrai t’entendre.Devant mon jeune maître‖ alors je me tairai :Il parlera… mais moi,‖ je le regarderai !
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 40((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 8 distiques
- Mots à la rime
- a soi-même / s’aime féminine, classiqueb d’or / encor masculine, classiquea reconnue / revenue féminine, classiqueb voix / fois masculine, classiquea vivante / savante féminine, classiqueb voilà / cela masculine, classiquea peine / fontaine féminine, classiqueb mouillés / souillés masculine, classiquea monde / réponde féminine, classiqueb malheur / douleur masculine, classiquea maîtres / fenêtres féminine, classiqueb fleurs / pleurs masculine, classiquea d’alarme / larme féminine, classiqueb partir / mentir masculine, classiquea décrire / sourire féminine, classiqueb tremblants / blancs masculine, classiquea mère / sévère féminine, classiqueb toujours / jours masculine, classiquea donne / couronne féminine, classiqueb ressouviendras / béniras masculine, classiquea d’haleine / plaine féminine, classiqueb entr’ouvert / découvert masculine, classiquea l’étude / solitude féminine, classiqueb moi / toi masculine, classiquea rivage / courage féminine, classiqueb main / chemin masculine, classiquea heureuse / nombreuse féminine, classiqueb nous / genoux masculine, classiquea divine / m’incline féminine, classiqueb d’obéir / mourir masculine, classiquea soumise / assise féminine, classiqueb yeux / cieux masculine, classiquea l’âme / femme féminine, classiqueb lieu / Dieu masculine, classiquea mères / amères féminine, classiqueb front / affront masculine, classiquea Décembre / chambre féminine, classiqueb cœur / lenteur masculine, classiquea l’attendre / t’entendre féminine, classiqueb tairai / regarderai masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies Inédites, Genève, Impr. de J. Fick, 1860· numérisation archive.org· Sources