Poésies inédites, 1860· Famille
Rêve intermittent d’une nuit triste
Ô champs paternels‖ hérissés de charmillesOù glissent le soir‖ des flots de jeunes filles !
Ô frais pâturage‖ où de limpides eauxFont bondir la chèvre‖ et chanter les roseaux !
Ô terre natale !‖ à votre nom que j’aime,Mon âme s’en va‖ toute hors d’elle-même ;
Mon âme se prend‖ à chanter sans effort ;À pleurer aussi‖ tant mon amour est fort !
J’ai vécu d’aimer,‖ j’ai donc vécu de larmes ;Et voilà pourquoi‖ mes pleurs eurent leurs charmes.
Voilà, mon pays,‖ n’en ayant pu mourir,Pourquoi j’aime encore‖ au risque de souffrir.
Voilà, mon berceau,‖ ma colline enchantée,Dont j’ai tant foulé‖ la robe veloutée,
Pourquoi je m’envole‖ à vos bleus horizons,Rasant les flots d’or‖ des pliantes moissons.
La vache mugit‖ sur votre pente douce,Tant elle a d’herbage‖ et d’odorante mousse,
Et comme au repos‖ appelant le passant,Le suit d’un regard‖ humide et caressant.
Jamais les bergers‖ pour leurs brebis errantesN’ont trouvé tant d’eau‖ qu’à vos sources courantes.
J’y rampai débile‖ en mes plus jeunes mois.Et je devins rose‖ au souffle de vos bois.
Les bruns laboureurs‖ m’asseyaient dans la plaineOù les bleds nouveaux‖ nourrissaient mon haleine.
Albertine aussi,‖ sœur des blancs papillons.Poursuivait les fleurs‖ dans les mêmes sillons ;
Car la liberté‖ toute riante et mûreEst là, comme aux cieux,‖ sans glaive, sans armure,
Sans peur, sans audace‖ et sans austérité.Disant : « Aimez-moi,‖ je suis la liberté ! »
Ô patrie absente !‖ ô fécondes campagnes,Où vinrent s’asseoir‖ les ferventes Espagnes !
Antiques noyers,‖ vrais maîtres de ces lieux,Qui versez tant d’ombre‖ où dorment nos aïeux !
Échos tout vibrants‖ de la voix de mon pèreQui chantait pour tous :‖ « Espère ! espère ! espère ! »
Ce chant apporté‖ par des soldats pieux,Ardents à planter‖ tant de croix sous nos cieux.
Tant de hauts clochers‖ remplis d’airain sonore,Dont les carillons‖ les rappellent encore :
Je vous enverrai‖ ma vive et blonde enfant,Qui rit quand elle a‖ ses longs cheveux au vent.
Parmi les enfants‖ nés à votre mamelle.Vous n’en avez pas‖ qui soit si charmant qu’elle !
Un vieillard a dit‖ en regardant ses yeux :« Il faut que sa mère‖ ait vu ce rêve aux cieux ! »
En la soulevant‖ par ses blanches aissellesJ’ai cru bien souvent‖ que j’y sentais des ailes !
Ce fruit de mon âme,‖ à cultiver si doux,S’il faut le céder,‖ ce ne sera qu’à vous !
Du lait qui vous vient‖ d’une source divineGonflez le cœur pur‖ de cette frêle ondine.
Le lait jaillissant‖ d’un sol vierge et fleuriLui paîra le mien‖ qui fut triste et tari.
Pour voiler son front‖ qu’une flamme environneOuvrez vos bluets‖ en signe de couronne :
Des pieds si petits‖ n’écrasent pas les fleurs,Et son innocence‖ a toutes leurs couleurs.
Un soir, près de l’Eau,‖ des femmes l’ont bénie,Et mon cœur profond‖ soupira d’harmonie.
Dans ce cœur penché‖ vers son jeune avenirVotre nom tinta‖ prophète souvenir,
Et j’ai répondu‖ de ma voix toute pleineAu souffle embaumé‖ de votre errante haleine.
Vers vos nids chantants‖ laissez la donc aller ;L’enfant sait déjà‖ qu’ils naissent pour voler.
Déjà son esprit,‖ prenant goût au silence,Monte où sans appui‖ l’alouette s’élance,
Et s’isole, et nage‖ au fond du lac d’azurEt puis redescend‖ le gosier plein d’air pur.
Que de l’oiseau gris‖ l’hymne haute et pieuseRende à tout jamais‖ son âme harmonieuse !…
Que vos ruisseaux clairs‖ dont les bruits m’ont parlé,Humectent sa voix‖ d’un long rhythme perlé !…
Avant de gagner‖ sa couche de fougère,Laissez-la courir,‖ curieuse et légère,
Au bois où la lune‖ épanche ses lueursDans l’arbre qui tremble‖ inondé de ses pleurs.
Afin qu’en dormant‖ sous vos images vertesSes grâces d’enfant‖ en soient toutes couvertes.
Des rideaux mouvants‖ la chaste profondeurMaintiendra l’air pur‖ alentour de son cœur,
Et, s’il n’est plus là‖ pour jouer avec elle.De jeune Albertine‖ à sa trace fidèle,
Vis-à-vis les fleurs‖ qu’un rien fait tressaillirElle ira danser,‖ sans jamais les cueillir,
Croyant que les fleurs‖ ont aussi leurs familles.Et savent pleurer‖ comme les jeunes filles.
Sans piquer son front‖ vos abeilles, là-bas.L’instruiront, rêveuse,‖ à mesurer ses pas ;
Car l’insecte armé‖ d’une sourde cymbaleDonne à la pensée‖ une césure égale.
Ainsi s’en ira,‖ calme et libre et content,Ce filet d’eau vive‖ au bonheur qui t’attend ;
Et d’un chêne creux‖ la Madone oubliéeLa regardera‖ dans l’herbe agenouillée.
Quand je la berçais,‖ doux poids de mes genoux !Mon chant, mes baisers,‖ tout lui parlait de vous,
Ô champs paternels,‖ hérissés de charmillesOù glissent, le soir,‖ des flots de jeunes filles.
Que ma fille monte‖ à vos flancs ronds et verts,Et soyez béni,‖ doux point de l’Univers !
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 52(aa)
- Mètre
- Hendécasyllabes· profil 5+6
- Strophes
- 52 distiques
- Mots à la rime
- a charmilles / filles féminine, classiquea eaux / roseaux masculine, classiquea j’aime / d’elle-même féminine, classiquea effort / fort masculine, classiquea larmes / charmes féminine, classiquea mourir / souffrir masculine, classiquea enchantée / veloutée féminine, classiquea horizons / moissons masculine, classiquea douce / mousse féminine, classiquea passant / caressant masculine, classiquea errantes / courantes féminine, classiquea mois / bois masculine, classiquea plaine / haleine féminine, classiquea papillons / sillons masculine, classiquea mûre / armure féminine, classiquea austérité / liberté masculine, classiquea campagnes / Espagnes féminine, classiquea lieux / aïeux masculine, classiquea père / espère féminine, classiquea pieux / cieux masculine, classiquea sonore / encore féminine, classiquea enfant / vent masculine, classiquea mamelle / qu’elle féminine, classiquea yeux / cieux masculine, classiquea aisselles / ailes féminine, classiquea doux / vous masculine, classiquea divine / ondine féminine, classiquea fleuri / tari masculine, classiquea environne / couronne féminine, classiquea fleurs / couleurs masculine, classiquea bénie / d’harmonie féminine, classiquea avenir / souvenir masculine, classiquea pleine / haleine féminine, classiquea aller / voler masculine, classiquea silence / s’élance féminine, classiquea d’azur / pur masculine, classiquea pieuse / harmonieuse féminine, classiquea parlé / perlé masculine, classiquea fougère / légère féminine, classiquea lueurs / pleurs masculine, classiquea vertes / couvertes féminine, classiquea profondeur / cœur masculine, classiquea elle / fidèle féminine, classiquea tressaillir / cueillir masculine, classiquea familles / filles féminine, classiquea là-bas / pas masculine, classiquea cymbale / égale féminine, classiquea content / t’attend masculine, classiquea oubliée / agenouillée féminine, classiquea genoux / vous masculine, classiquea verts / l’Univers masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
104 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies Inédites, Genève, Impr. de J. Fick, 1860· numérisation archive.org· Sources