Poésies inédites, 1860· Famille
Le puits de notre dame à douai
Vieux puits emmantelé‖ de mousse et de gazons,Flot caché qui lavais‖ le rang de nos maisons,Centre d’égalité‖ pour tout le voisinage,Innocent cabaret‖ du vieux et du jeune âgePar le riche et le pauvre‖ envahi chaques joursJe te salue, ô toi‖ qui te donnes toujours !
Dieu n’aura pas permis‖ que l’on séchât ta source.Et les enfants nouveaux‖ y dirigent leur course,Et les femmes encore‖ y vont entretenirLeurs bonheurs d’autrefois‖ qui font mon souvenir.
Car au soleil couchant,‖ du fond de leurs familles,Glissaient au rendez-vous‖ les plus petites filles.Pareilles aux ramiers‖ que l’on se plaît à voirS’abattre et s’étaler‖ au bord d’un abreuvoir,Dans le gravier qui brille‖ imbiber leur plumageEt roucouler entre eux‖ leur bonheur sans nuage.
De même, retenant‖ les cris clairs et charmants,On se reconnaissait‖ par des chuchotements,— (J’en étais ! ) — soulevant‖ jusqu’au flot sédentaireTous nos fronts ravivés‖ de moiteur salutaire ;Et là se ranimaient‖ les agneaux languissantsTrop serrés tout le jour‖ dans nos bras caressants.
Quel calme ! Quel espace !‖ Et quel mouvant silence !Ne songeant plus si l’heure‖ au clocher se balance,Ni si, dans l’univers,‖ d’autres enfants bénisSont rentrés au bercail‖ et les ramiers aux nids.Un liseur de légende‖ ayant vu parmi l’ombreNos blonds essaims tourner‖ alentour de l’eau sombre,En eut fait des ondins‖ à demi-réveillés.Dansant la bouche close‖ et les cheveux mouillés.
Et quand vient me chercher‖ le rêve aux longues ailesVers ces enfants… depuis‖ changés en demoiselles.Je descends haletante‖ à ses chastes lueurs.Mais plusieurs sont absents‖ et leurs noms sous des fleurs.Je ne retrouve plus‖ Albertine envolée,Ni mes sœurs, toutes trois‖ dans une autre vallée.Je sais qu’elles sont bien,‖ mais le rêve éperduMe ramène plus triste.‖ Il ne m’a rien rendu.
Que dis-je ? Il m’a donné‖ de replonger mon âmeDans cette eau jaillissant‖ aux pieds de Notre-Dame,Et d’aller librement,‖ humblement me rasseoirSur les bancs consacrés‖ aux prières du soir.Beau rêve ! Il m’a permis‖ de reposer ma tête,Non comme l’hôte heureux‖ et comblé de la fête,Mais comme le banni‖ fatigué de gémirCherchant de l’ombre à part‖ afin d’oser dormir.
ENVOYÉ À LA BIEN-AIMÉE qui avait voulu voir le pays de sa mère
Toi, ne passe jamais‖ à l’angle de la rueOù notre église encor‖ n’est pas toute apparue,Sans l’arrêter au bruit‖ qui filtre sous tes pasPour écouler un peu‖ ce qu’il chante tout bas.Il chante le passé,‖ car il a vu nos pères ;Il a la même voix‖ que dans les temps prospères.Livre tes longs cheveux‖ au ruisselant miroir,Et regarde longtemps‖ ce que j’y voudrais voir :Ton visage étoilé‖ dans les cercles humidesParsemant leurs clartés‖ de sourires limpides,Et les multipliant‖ au fond du puits songeurPour y porter le jour‖ comme ils font dans mon cœur !
Alors qu’il soit béni‖ le salubre nuageAyant de tous les tiens‖ miré l’errante image !Monte sur la margelle‖ et bois à ton plein gréSon haleine qui manque‖ à mon sang altéré.
Versification
- Forme
- Distiques (strophes variées)
- Rimes
- 2(aabbcc) 2(aabb) 1(aabbaa) 18((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 4 distiques, 2 sizains, 1 quatrain
- Mots à la rime
- a gazons / maisons masculine, classiqueb voisinage / âge féminine, classiquec jours / toujours masculine, classiquea source / course féminine, classiqueb entretenir / souvenir masculine, classiquea familles / filles féminine, classiqueb voir / abreuvoir masculine, classiquec plumage / nuage féminine, classiquea charmants / chuchotements masculine, classiqueb sédentaire / salutaire féminine, classiquea languissants / caressants masculine, classiquea silence / balance féminine, classiqueb bénis / nids masculine, classiquea l’ombre / sombre féminine, classiqueb demi-réveillés / mouillés masculine, classiquea ailes / demoiselles féminine, classiqueb lueurs / fleurs masculine, classiquea envolée / vallée féminine, classiqueb éperdu / rendu masculine, classiquea âme / Notre-Dame féminine, classiqueb rasseoir / soir masculine, classiquea tête / fête féminine, classiqueb gémir / dormir masculine, classiquea rue / apparue féminine, classiqueb pas / bas masculine, classiquea pères / prospères féminine, classiqueb miroir / voir masculine, classiquea humides / limpides féminine, classiqueb songeur / cœur masculine, classiquea nuage / image féminine, classiqueb gré / altéré masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
62 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies Inédites, Genève, Impr. de J. Fick, 1860· numérisation archive.org· Sources