Poésies inédites, 1860· Foi
Les sanglots
À Pauline Duchambge.
Ah ! l’enfer est ici ;‖ l’autre me fait moins peur :Pourtant le purgatoire‖ inquiète mon cœur.
On m’en a trop parlé‖ pour que ce nom funesteSur un si faible cœur‖ ne serpente et ne reste ;
Et quand le flot des jours‖ me défait fleur à fleur.Je vois le purgatoire‖ au fond de ma pâleur.
S’ils ont dit vrai, c’est là‖ qu’il faut aller s’éteindre,Ô Dieu de toute vie,‖ avant de vous atteindre !
C’est là qu’il faut descendre‖ et sans lune et sans jour,Sous le poids de la crainte‖ et la croix de l’amour,
Pour entendre gémir‖ les âmes condamnées,Sans pouvoir dire : « Allez,‖ vous êtes pardonnées ! »
Sans pouvoir les tarir,‖ ô douleur des douleurs !Sentir filtrer partout‖ les sanglots et les pleurs ;
Se heurter dans la nuit‖ des cages cellulairesQue nulle aube ne teint‖ de ses prunelles claires ;
Ne savoir où crier‖ au sauveur méconnu :« Hélas ! mon doux Sauveur,‖ n’étiez-vous pas venu ? »
Ah ! j’ai peur d’avoir peur,‖ d’avoir froid ; je me cacheComme un oiseau tombé‖ qui tremble qu’on l’attache.
Je rouvre tristement‖ mes bras au souvenir…Mais c’est le purgatoire‖ et je le sens venir !
C’est là que je me rêve‖ après la mort menée,Comme une esclave en faute‖ au bout de sa journée.
Cachant sous ses deux mains‖ son front pâle et flétri,Et marchant sur son cœur‖ par la terre meurtri.
C’est là que je m’en vais‖ au devant de moi-même,N’osant y souhaiter‖ rien de tout ce que j’aime.
Je n’aurai donc plus rien‖ de charmant dans le cœurQue le lointain écho‖ de leur vivant bonheur.
Ciel ! ou m’en irai-jeSans pieds pour courir !Ciel ! où frapperai-jeSans clé pour ouvrir ?
Sous l’arrêt éternel‖ repoussant ma prièreJamais plus le soleil‖ n’atteindra ma paupière.
Pour l’essuyer du monde‖ et des tableaux affreuxQui font baisser partout‖ mes regards douloureux.
Plus de soleil ! Pourquoi ?‖ Cette lumière aiméeAux méchants de la terre‖ est pourtant allumée.
Sur un pauvre coupable‖ à l’échafaud conduitComme un doux : « Viens à moi !‖ » l’orbe s’épanche et luit.
Plus de feu nulle part !‖ Plus d’oiseaux dans l’espace !Plus d’Ave Maria‖ dans la brise qui passe.
Au bord des lacs taris‖ plus un roseau mouvant,Plus d’air pour soutenir‖ un atome vivant.
Ces fruits que tout ingrat‖ seul fondre sous sa lèvre,Ne feront plus couler‖ leur fraîcheur dans ma fièvre ;
Et de mon cœur absent‖ qui viendra m’oppresserJ’amasserai les pleurs‖ sans pouvoir les verser.
Ciel ! où m’en irais-jeSans pieds pour courir ?Ciel ! où frapperais-jeSans clé pour ouvrir ?
Plus de ces souvenirs‖ qui m’emplissent de larmes,Si vivants que toujours‖ je vivrais de leurs charmes ;
Plus de famille au soir‖ assise sur le seuil,Pour bénir son sommeil‖ chantant devant l’aïeul ;
Plus de timbre adoré‖ dont la grâce invincibleEût forcé le néant‖ à devenir sensible !
Plus de livres divins‖ comme effeuillés des cieux,Concerts que tous mes sens‖ écoutaient par mes yeux.
Ainsi, n’oser mourir‖ quand on n’ose plus vivre.Ni chercher dans la mort‖ un ami qui délivre !
Ô parents ! pourquoi donc‖ vos fleurs sur nos berceauxSi le ciel a maudit‖ l’arbre et les arbrisseaux ?
Ciel ! où m’en irai-jeSans pieds pour courir ?Ciel ! où frapperai-jeSans clé pour ouvrir ?
Sans la croix qui s’incline‖ à l’âme prosternée,Punie après la mort‖ du malheur d’être née !
Mais quoi, dans cette mort‖ qui se sent expirer,Si quelque cri lointain‖ me disait d’espérer !
Si dans ce ciel éteint‖ quelque étoile pâlieEnvoyait sa lueur‖ à ma mélancolie !
Sous ses arceaux tendus‖ d’ombre et de désespoir,Si des yeux inquiets‖ s’allumaient pour me voir !
Ah ! ce serait ma mère‖ intrépide et bénieDescendant réclamer‖ sa fille assez punie !
Oui ! ce sera ma mère‖ ayant attendri Dieu,Qui viendra me sauver‖ de cet horrible lieu.
Et relever au vent‖ de la jeune espéranceSon dernier fruit tombé‖ mordu par la souffrance.
Je sentirai ses bras‖ si doux, si beaux, si forts,M’étreindre et m’enlever‖ dans ses puissants efforts
Je sentirai couler‖ dans mes naissantes ailesL’air pur qui fait monter‖ les libres hirondelles,
Et ma mère en fuyant‖ pour ne plus revenirM’emportera vivante‖ à travers l’avenir !
Mais, avant de quitter‖ les mortelles campagnes.Nous irons appeler‖ des âmes pour compagnes.
Au fond du champ funèbre‖ où j’ai mis tant de fleurs,Nous abattre aux parfums‖ qui sont nés de mes pleurs ;
Et nous aurons des voix,‖ des transports et des flammes,Pour crier : « Venez-vous !‖ » à ces dolentes âmes.
« Venez-vous vers l’été‖ qui fait tout refleurirOù nous allons aimer‖ sans pleurer, sans mourir !
Venez, venez voir Dieu !‖ nous sommes ses colombes ;Jetez-là vos linceuls,‖ les cieux n’ont plus de tombes ;
Le sépulcre est rompu‖ par l’éternel amour :Ma mère nous enfante‖ à l’éternel séjour ! »
Versification
- Forme
- Distiques (strophes variées)
- Rimes
- 45(aa) 3(abab)
- Mètre
- Alexandrins et pentasyllabes (90 de 12, 12 de 5)· profil 5, 6+6
- Strophes
- 45 distiques, 3 quatrains
- Mots à la rime
- a peur / cœur masculine, classiquea funeste / reste féminine, classiquea fleur / pâleur masculine, classiquea s’éteindre / atteindre féminine, classiquea jour / l’amour masculine, classiquea condamnées / pardonnées féminine, classiquea douleurs / pleurs masculine, classiquea cellulaires / claires féminine, classiquea méconnu / venu masculine, classiquea cache / l’attache féminine, classiquea souvenir / venir masculine, classiquea menée / journée féminine, classiquea flétri / meurtri masculine, classiquea moi-même / j’aime féminine, classiquea cœur / bonheur masculine, classiquea irai-je / frapperai-je féminine, classiqueb courir / ouvrir masculine, classiquea prière / paupière féminine, classiquea affreux / douloureux masculine, classiquea aimée / allumée féminine, classiquea conduit / luit masculine, classiquea l’espace / passe féminine, classiquea mouvant / vivant masculine, classiquea lèvre / fièvre féminine, classiquea m’oppresser / verser masculine, classiquea irais-je / frapperais-je féminine, classiquea larmes / charmes féminine, classiquea seuil / l’aïeul masculine, classiquea invincible / sensible féminine, classiquea cieux / yeux masculine, classiquea vivre / délivre féminine, classiquea berceaux / arbrisseaux masculine, classiquea prosternée / née féminine, classiquea expirer / d’espérer masculine, classiquea pâlie / mélancolie féminine, classiquea désespoir / voir masculine, classiquea bénie / punie féminine, classiquea Dieu / lieu masculine, classiquea espérance / souffrance féminine, classiquea forts / efforts masculine, classiquea ailes / hirondelles féminine, classiquea revenir / l’avenir masculine, classiquea campagnes / compagnes féminine, classiquea fleurs / pleurs masculine, classiquea flammes / âmes féminine, classiquea refleurir / mourir masculine, classiquea colombes / tombes féminine, classiquea amour / séjour masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
102 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies Inédites, Genève, Impr. de J. Fick, 1860· numérisation archive.org· Sources