Poésies inédites, 1860· Famille
Un ruisseau de la Scarpe
Oui, j’avais des trésors…‖ j’en ai plein ma mémoire.J’ai des banquets rêvés‖ où l’orphelin va boire.Oh ! quel enfant des bleds,‖ le long des chemins verts,N’a, dans ses jeux errants,‖ possédé l’univers ?
Emmenez-moi, chemins !‖…Mais non, ce n’est plus l’heure,Il faudrait revenir‖ en courant où l’on pleure,Sans avoir regardé‖ jusqu’au fond le ruisseauDont la vague mouilla‖ l’osier de mon berceau.
Il courait vers la Scarpe‖ en traversant nos ruesQu’épurait la fraîcheur‖ de ses ondes accrues ;Et l’enfance aux longs cris‖ saluait son retourQui faisait déborder‖ tous les puits d’alentour.
Écoliers de ce temps,‖ troupe alerte et bruyante,Où sont-ils vos présents‖ jetés à l’eau fuyante ?Le livre ouvert, parfois‖ vos souliers pour vaisseaux,Et vos petits jardins‖ de mousse et d’arbrisseaux ?
Air natal ! aliment‖ de saveur sans seconde,Qui nourris tes enfants‖ et les baise à la ronde ;Air natal imprégné‖ des souffles de nos champs,Qui fais les cœurs pareils‖ et pareils les penchants !
Et la longue innocence,‖ et le joyeux sourireDes nôtres, qui n’ont pas‖ de plus beau livre à lireQue leur visage ouvert‖ et leurs grands yeux d’azur,Et leur timbre profond‖ d’où sort l’entretien sûr !
Depuis que j’ai quitté‖ tes haleines bénies.Tes familles aux mains‖ facilement unies.Je ne sais quoi d’amer‖ à mon pain s’est mêlé.Et partout sur mon jour‖ une larme a tremblé.
Et je n’ai plus osé‖ vivre à poitrine pleineNi respirer tout l’air‖ qu’il faut à mon haleine.On eût dit qu’un témoin‖ s’y serait opposé…Vivre pour vivre, oh non !‖ je ne l’ai plus osé !
Non, le cher souvenir‖ n’est qu’un cri de souffrance !Viens donc, toi, dont le cours‖ peut traverser la France ;À ta molle clarté‖ je livrerai mon front,Et dans tes flots du moins‖ mes larmes se perdront.
Viens ranimer le cœur‖ séché de nostalgie,Le prendre, et l’inonder‖ d’une fraîche énergie.En sortant d’abreuver‖ l’herbe de nos guérets,Viens, ne fût-ce qu’une heure,‖ abreuver mes regrets !
Amène avec ton bruit‖ une de nos abeillesDont l’essaim, quoique absent,‖ bourdonne en mes oreilles,Elle en parle toujours !‖ diront-ils… Mais, mon Dieu,Jeune, on a tant aimé‖ ces parcelles de feu !
Ces gouttes de soleil‖ dans notre azur qui brille.Dansant sur le tableau‖ lointain de la famille,Visiteuses des bleds‖ où logent tant de fleurs.Miel qui vole émané‖ des célestes chaleurs !
J’en ai tant vu passer‖ dans l’enclos de mon pèreQu’il en fourmille au fond‖ de tout ce que j’espère ;Sur toi dont l’eau rapide‖ a délecté mes jours.Et m’a fait cette voix‖ qui soupire toujours.
Dans ce poignant amour‖ que je m’efforce à rendre,Dont j’ai souffert longtemps‖ avant de le comprendre,Comme d’un pâle enfant‖ on berce le souci,Ruisseau, tu me rendrais‖ ce qui me manque ici.
Ton bruit sourd, se mêlant‖ au rouet de ma mère,Enlevant à son cœur‖ quelque pensée amère,Quand pour nous le donner‖ elle cherchait là-basUn bonheur attardé‖ qui ne revenait pas.
Cette mère, à ta rive‖ elle est assise encore ;La voilà qui me parle,‖ ô mémoire sonore !Ô mes palais natals‖ qu’on m’a fermés souvent !La voilà qui les rouvre‖ à son heureux enfant !
Je ressaisis sa robe,‖ et ses mains, et son âme !Sur ma lèvre entr’ouverte‖ elle répand sa flamme !Non ! par tout l’or du monde‖ on ne me paîrait pasCe souffle, ce ruisseau‖ qui font trembler mes pas !
Versification
- Forme
- 17 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 17(aabb)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 17 quatrains
- Mots à la rime
- a mémoire / boire féminine, classiqueb verts / l’univers masculine, classiquea l’heure / pleure féminine, classiqueb ruisseau / berceau masculine, classiquea rues / accrues féminine, classiqueb retour / d’alentour masculine, classiquea bruyante / fuyante féminine, classiqueb vaisseaux / d’arbrisseaux masculine, classiquea seconde / ronde féminine, classiqueb champs / penchants masculine, classiquea sourire / lire féminine, classiqueb d’azur / sûr masculine, classiquea bénies / unies féminine, classiqueb mêlé / tremblé masculine, classiquea pleine / haleine féminine, classiqueb opposé / osé masculine, classiquea souffrance / France féminine, classiqueb front / perdront masculine, classiquea nostalgie / énergie féminine, classiqueb guérets / regrets masculine, classiquea abeilles / oreilles féminine, classiqueb Dieu / feu masculine, classiquea brille / famille féminine, classiqueb fleurs / chaleurs masculine, classiquea père / j’espère féminine, classiqueb jours / toujours masculine, classiquea rendre / comprendre féminine, classiqueb souci / ici masculine, classiquea mère / amère féminine, classiqueb là-bas / pas masculine, classiquea encore / sonore féminine, classiqueb souvent / enfant masculine, classiquea âme / flamme féminine, classiqueb pas masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies Inédites, Genève, Impr. de J. Fick, 1860· numérisation archive.org· Sources