Poésies inédites, 1860· Famille
Une ruelle de flandre
À Madame DESLOGE, née LEURS.
Dans l’enclos d’un jardin‖ gardé par l’innocenceJ’ai vu naître vos fleurs‖ avant votre naissance.Beau jardin, si rempli‖ d’œillets et de lilasQue de le regarder‖ on n’était jamais las.
En me haussant au mur‖ dans les bras de mon frère,Que de fois j’ai passé‖ mes bras par la barrièrePour atteindre un rameau‖ de ces calmes séjoursQui souple s’avançait‖ et s’enfuyait toujours !Que de fois, suspendus‖ aux frêles palissadesNous avons savouré‖ leurs molles embrassades,Quand nous allions chercher‖ pour le repas du soirNotre lait à la cense,‖ et longtemps nous asseoirSous ces rideaux mouvants‖ qui bordaient la ruelle !Hélas ! qu’aux plaisirs purs‖ la mémoire est fidèle !Errants dans les parfums‖ de tous ces arbres verts.Plongeant nos fronts hardis‖ sous leurs flancs entr’ouverts,Nous faisions les doux yeux‖ aux roses embauméesQui nous le rendaient bien,‖ contentes d’être aimées !
Nos longs chuchotements‖ entendus sans nous voir,Nos rires étouffés‖ pleins d’audace et d’espoirAttirèrent un jour‖ le père de familleDont l’aspect, tout d’un coup,‖ surmonta la charmille,Tandis qu’un tronc noueux‖ me barrant le cheminM’arrêta par la manche‖ et fit saigner ma main.
Votre père eut pitié…‖ C’était bien votre père !On l’eût pris pour un roi‖ dans la saison prospère.Et nous ne partions pas‖ à sa voix sans courroux :Il nous chassait en vain,‖ l’accent était si douxEn écoutant souffler‖ nos rapides haleines,En voyant nos yeux clairs‖ comme l’eau des fontaines,Il nous jeta des fleurs‖ pour hâter notre essor,Et nous d’oser crier :‖ « Nous reviendrons encor ! »
Quand on lavait du seuil‖ la pierre large et lisseOù dans nos jeux flamands‖ l’osselet roule et glisse,En rond silencieux,‖ penchés sur leurs genoux,D’autres enfants jouaient‖ enhardis comme nous ;Puis, poussant à la fois‖ leurs grands cris de cigalesIls jetaient pour adieux‖ des clameurs sans égales,Si bien qu’apparaissant‖ tout rouges de courroux,De vieux fâchés criaient :‖ « Serpents ! vous tairez-vous ! »Quelle peur !… Jamais plus‖ n’irai-je à cette porteOù je ne sais quel vent‖ par force me remporte !Quoi donc ! Quoi, jamais plus‖ ne voudra-t-il de moiCe pays qui m’appelle‖ et qui s’enfuit ?… Pourquoi !
Alors les blonds essaims‖ de jeunes AlbertinesQui hantent dans l’été‖ nos fermes citadinesVenaient tourner leur danse‖ et cadencer leurs pasDevant le beau jardin‖ qui ne se fermait pas.C’était la seule porte‖ incessamment ouverte,Inondant le pavé‖ d’ombre ou de clarté verte,Selon que du soleil‖ les rayons ruisselantsPassaient ou s’arrêtaient‖ aux feuillages tremblants.On eût dit qu’invisible‖ une indulgente féeDilatait d’un soupir‖ la ruelle étouffée,Quand les autres jardins‖ enfermés de hauts mursGardaient sous les verroux‖ leur ombre et leurs fruits mûrs.Tant pis pour le passant !‖ À moins qu’en cette allée,Élevant vers le ciel‖ sa tête échevelée,Quelque arbre, de l’enclos‖ habitant curieux.Ne franchît son rempart‖ d’un front libre et joyeux.
On ne saura jamais‖ les milliers d’hirondellesRevenant sous nos toits‖ chercher à tire d’ailesLes coins, les nids, les fleurs‖ et le feu de l’été,Apportant en échange‖ un goût de liberté.Entendra qui pourra‖ sans songer aux voyagesCe qui faisait frémir‖ nos ailes sans plumages,Ces fanfares dans l’air,‖ ces rendez-vous éparsQui s’appelaient au loin :‖ « Venez-vous ? Moi, je pars ! »
C’est là que votre vie‖ ayant été semée,Vous alliez apparaître‖ et charmante et charmée ;C’est là que préparée‖ à d’innocents liens.J’accourais… Regardez‖ comme je m’en souviens !
Et les petits voisins‖ amoureux d’ombre fraîcheN’eurent pas sitôt vu,‖ comme au fond d’une crèche.Un enfant rose et nud‖ plus beau qu’un autre enfantQu’ils se dirent entre eux :‖ « Est-ce un Jésus vivant ? »
C’était vous ! D’aucuns nœuds‖ vos mains n’étaient liées ;Vos petits pieds dormaient‖ sur les branches pliées ;Toute libre dans l’air‖ où coulait le soleilUn rameau sous le ciel‖ berçait votre sommeil ;Puis, le soir, on voyait‖ d’une femme étoiléeL’abondante mamelle‖ à vos lèvres collée,Et partout se lisait‖ dans ce tableau charmantDe vos jours couronnés‖ le doux pressentiment.
De parfums, d’air sonore‖ incessamment baisée.Comment n’auriez-vous pas‖ été poétisée ?Que l’on s’étonne donc‖ de votre amour des fleurs !Vos moindres souvenirs‖ nagent dans leurs couleurs.Vous en viviez, c’était‖ vos rimes et vos proses :Nul enfant n’a jamais‖ marché sur tant de roses !Mon Dieu ! S’il n’en doit plus‖ poindre au bord de mes jours,Que sur ma sœur de Flandre‖ il en pleuve toujours !
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 46((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 11 distiques
- Mots à la rime
- a l’innocence / naissance féminine, classiqueb lilas / las masculine, classiquea frère / barrière féminine, classiqueb séjours / toujours masculine, classiquea palissades / embrassades féminine, classiqueb soir / asseoir masculine, classiquea ruelle / fidèle féminine, classiqueb verts / entr’ouverts masculine, classiquea embaumées / aimées féminine, classiqueb voir / d’espoir masculine, classiquea famille / charmille féminine, classiqueb chemin / main masculine, classiquea père / prospère féminine, classiqueb courroux / doux masculine, classiquea haleines / fontaines féminine, classiqueb essor / encor masculine, classiquea lisse / glisse féminine, classiqueb genoux / nous masculine, classiquea cigales / égales féminine, classiqueb courroux / tairez-vous masculine, classiquea porte / remporte féminine, classiqueb moi / Pourquoi masculine, classiquea Albertines / citadines féminine, classiqueb pas masculine, classiquea ouverte / verte féminine, classiqueb ruisselants / tremblants masculine, classiquea fée / étouffée féminine, classiqueb murs / mûrs masculine, classiquea allée / échevelée féminine, classiqueb curieux / joyeux masculine, classiquea d’hirondelles / d’ailes féminine, classiqueb l’été / liberté masculine, classiquea voyages / plumages féminine, classiqueb épars / pars masculine, classiquea semée / charmée féminine, classiqueb liens / souviens masculine, classiquea fraîche / crèche féminine, classiqueb enfant / vivant masculine, classiquea liées / pliées féminine, classiqueb soleil / sommeil masculine, classiquea étoilée / collée féminine, classiqueb charmant / pressentiment masculine, classiquea baisée / poétisée féminine, classiqueb fleurs / couleurs masculine, classiquea proses / roses féminine, classiqueb jours / toujours masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
92 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies Inédites, Genève, Impr. de J. Fick, 1860· numérisation archive.org· Sources