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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1830· Poésies inédites mélanges

Un jour de deuil

Marceline Desbordes-Valmore· strophes variées, alexandrins surtout, 113 vers

Rentrons, mes chers enfants ;‖ de la foule éploréeLaissons les flots émus‖ s’écouler loin de nous.D’une grande douleur‖ je me sens déchirée :Notre France est en deuil,‖ mettez-vous à genoux.

Que d’hommes, ô ma mère,‖ ont passé tout à l’heure !De la même tristesse‖ ils paraissaient souffrir.D’où vient que tout le monde pleure ?Est-ce un roi qui vient de mourir ?

C’est un homme, ô mon fils !‖ un génie adorable,L’amour d’un peuple immense‖ et son plus ferme appui ;C’est de tout notre espoir‖ la perte irréparable ;C’est notre gloire éteinte,‖ elle était toute en lui.

Ô ma mère !

Ô douleur !‖ ô lugubre journée !Voyez-vous, mes enfants,‖ la cité consternée ?Tout un peuple en cortège,‖ et tous nos toits en deuil,Et tous ces bras unis‖ pour porter un cercueil ?

Nous ne les voyons plus !

Non ; sous de sombres voilesLa nuit comme la mort‖ les dérobe à nos yeux ;Non, le ciel attristé‖ ne montre point d’étoiles,Mais des sanglots lointains‖ dirigent nos adieux.Ainsi des rois de l’air‖ les cohortes hardiesOnt suivi dans l’orage‖ un aigle insurmonté ;Impatient des cieux‖ et de la liberté,Si la foudre a brûlé‖ ses ailes agrandies,Il tombe ; et, d’un long cri‖ proclamant leur douleur,Les bataillons troublés‖ s’abattent, se confondent ;Des échos orageux‖ les soupirs leur répondent,Et le deuil de la terre‖ encense leur malheur.Comme elle a retenti‖ cette mort éloquente !Quel cœur n’a tressailli‖ de son dernier soupir ?Quelle calamité frappante !Quel courage assez dur‖ pour ne la point sentir ?Inclinez-vous, priez‖ devant cette ombre auguste !Tous ses jours sont écrits‖ dans ce funeste jour.Ah ! jugez si sa voix‖ était la voix du juste,Puisqu’elle a pénétré‖ dans notre humble séjour !

Vous l’avez donc connu ?

Jamais de sa présenceMes regards attendris‖ n’ont goûté la douceur.Il attirait, absent,‖ notre reconnaissance,Et de son nom lui seul‖ ignorait la splendeur.Au sein de sa gloire éclatanteSon âme n’était pas contente ;Il n’obtenait jamais‖ ce qu’imploraient ses vœux.Ses vœux étaient si purs !‖ son âme était si belle !L’esprit qu’il combattait‖ lui restait si rebelle !Esprit d’un meilleur monde,‖ il va nous plaindre aux cieux.

Mère, étiez-vous moins pauvre ?

Oui ! j’avais l’espérance ;J’en palpitais pour vous,‖ pour notre belle France ;Enfants ! je vous voyais‖ libres dans l’avenir.Il n’est plus, rien n’est plus ;‖ qu’allez-vous devenir ?

Pour qui faut-il prier ?

Pour ceux qui lui survivent,Ceux qu’à la terre encor‖ de chers liens captivent ;Pour ses jeunes rameaux‖ qui croissaient près de lui ;Pour sa moitié mourante‖ et qui n’a plus d’appui !Vous l’avez vu passer‖ sur un plus beau rivage :De ses jours courageux‖ prolongeant les hasards,Il allait d’un ciel pur‖ essayer les regards.Oh ! rappelez-vous bien‖ les traits de son visage !La pâleur de son front‖ faisait déjà frémirTous les cœurs qu’à présent‖ vous entendez gémir.Sur ses pas chancelants‖ quelle foule empressée !Que d’amour ! sa grande âme‖ en était oppressée.N’oubliez pas ce jour,‖ le plus beau de vos jours ;Nourrissez-en mes pleurs,‖ et parlez-m’en toujours !

Toujours je m’en souviens,‖ ma mère : sur la rive,Mon père qui courait‖ m’élevait dans ses bras ;L’homme qu’on adorait‖ n’avait point de soldats,Il avait ses enfants,‖ et l’on criait : « Qu’il vive !Qu’il vive ! il est l’ami‖ du pauvre vertueux ! »Moi, je criais aussi ;‖ car je voyais ses yeuxRépondre avec douceur‖ à ces âmes contentes,Qui jetaient devant lui‖ leurs clameurs éclatantes.On suivit son navire,‖ on le couvrit de fleurs ;Il détourna ses yeux‖ comme en cachant des pleurs.Partout des chants français‖ appelaient son sourire :Son sourire était triste ;‖ il paraissait nous dire :« Adieu ! vos vœux bientôt‖ me seront superflus. »Ma mère ! et c’est donc lui‖ que je ne verrai plus ?

Pour la dernière fois‖ la France l’environne.Riche, pauvre, tout pleure‖ à ce noble convoi ;Le méchant devant lui‖ recule avec effroi,Devant lui le bonheur‖ effeuille sa couronne.Du haut d’un char léger‖ tristement descendus,Pâlissant sous les fleurs‖ qui brillaient sur leur tête,De jeunes fiancés‖ ont oublié leur fête,Et dans le deuil public‖ ils marchent confondus.Que sur tous, à cette heure,‖ une femme est à plaindre !Quel lien glorieux‖ se brise dans son cœur !Que de femmes naguère‖ enviaient son bonheur,Et que le bonheur est à craindre !Dans sa gloire funèbre,‖ oh ! qu’elle doit souffrir !Au pied d’un lit désert‖ sa douleur s’est cachée :C’est là que, gémissants,‖ ses enfants l’ont cherchée ;C’est là que leurs sanglots‖ l’empêchent de mourir.

Ils sont donc orphelins ?

On le voit à nos larmes.Sur son corps immobile‖ on a posé ses armes,Ses armes que pour nous‖ Dieu guida tant de fois,Avant qu’en ses discours‖ Dieu répandît sa voix.

Ses enfants ! ses enfants !

La France est leur égide ;Elle couve en son sein‖ ces fruits faibles encor ;Ils n’ont que des lauriers,‖ leur patrie et point d’or.L’ami du peuple est pauvre,‖ et sa gloire est rigide.Nos maux étaient les siens,‖ nos biens seront les leurs ;L’offrande jaillira‖ d’une source innocente ;Et la France reconnaissanteN’a point de stériles douleurs.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
7[abab] 17[aa] 11[abba]
Mètre
Alexandrins surtout (105 de 12, 8 de 8)· profil 8, 6+6
Mots à la rime
a éplorée / déchirée féminine, classiqueb nous / genoux masculine, classiquea l’heure / pleure féminine, classiqueb souffrir / mourir masculine, classiquea adorable / irréparable féminine, classiqueb appui / lui masculine, classiquea mère / journée / consternée féminine, classiquea deuil / cercueil masculine, classiquea plus / voiles / d’étoiles féminine, classiqueb yeux / adieux masculine, classiquea hardies / agrandies féminine, classiqueb insurmonté / liberté masculine, classiquea douleur / malheur masculine, classiqueb confondent / répondent féminine, classiquea éloquente / frappante féminine, classiqueb soupir / sentir masculine, classiquea auguste / juste féminine, classiqueb jour / séjour masculine, classiquea connu / présence / reconnaissance féminine, classiqueb douceur / splendeur masculine, classiquea éclatante / contente féminine, classiquea vœux / cieux masculine, classiqueb belle / rebelle féminine, classiquea pauvre / l’espérance / France féminine, classiquea l’avenir / devenir masculine, classiquea prier / survivent / captivent féminine, classiquea lui / d’appui masculine, classiquea rivage / visage féminine, classiqueb hasards / regards masculine, classiquea frémir / gémir masculine, classiquea empressée / oppressée féminine, classiquea jours / toujours masculine, classiquea rive / vive féminine, classiqueb bras / soldats masculine, classiquea vertueux / yeux masculine, classiquea contentes / éclatantes féminine, classiquea fleurs / pleurs masculine, classiquea sourire / dire féminine, classiquea superflus / plus masculine, classiquea l’environne / couronne féminine, classiqueb convoi / effroi masculine, classiquea descendus / confondus masculine, classiqueb tête / fête féminine, classiquea plaindre / craindre féminine, classiqueb cœur / bonheur masculine, classiqueb cachée / cherchée féminine, classiquea orphelins / larmes / armes féminine, classiquea fois / voix masculine, classiquea enfants / égide / rigide féminine, classiqueb encor / d’or masculine, classiquea leurs / douleurs masculine, classiqueb innocente / reconnaissante féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

113 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources