Poésies, 1830· Élégies
Albertine
Que j’aimais à te voir,‖ à t’attendre, Albertine !À te deviner, seule,‖ en écoutant tes pas !Oh ! que j’aimais mon nom‖ dans ta voix argentine !Quand je vivrais toujours,‖ je ne t’oublirais pas,Comme, après un temps triste,‖ une étoile imprévueJette sa lueur dans les cieux,Mon chagrin (j’en mourais !‖) semblait fuir à ta vue,Et mes yeux consolés‖ ne quittaient plus tes yeux.Tu chantais comme au temps‖ où, petite et joyeuse,Et sensible et rieuse,Tu caressais ta mère‖ et m’entraînais aux champs,Pour chercher des oiseaux,‖ pour imiter leurs chants,Oui, tu me rappelais‖ ton enfance ingénue,Cette grâce étrangère‖ et du monde inconnue,Cette candeur, soumise‖ à qui peut la trahir,Qui s’étonne, qui tremble,‖ et pleure sans haïr.D’où venais-tu, ma chère !‖ On t’aurait crue heureuse ;Le sourire toujours‖ surmonta tes douleurs :Quand ton sein se brisa‖ dans une lutte affreuse,On ignorait encor‖ qu’il était plein de pleurs.Albertine, Albertine !‖ ô ma douce compagne !Tes pas avant les miens‖ se sont donc arrêtés !Tes cris qui m’appelaient,‖ par l’écho répétés,Ne m’attireront plus‖ à travers la campagne !Oh ! que c’est mourir jeune !‖ un jour, ta faible voix(Elle devenait faible,‖ et j’en étais troublée),Ta voix me dit : « Bientôt,‖ pour la première fois,« Je ne guiderai plus‖ ta course désolée :« Tu viendras seule alors‖ à notre rendez-vous,« Sous le saule qui pleure‖ au tombeau de mon frère,« Et de même, et bientôt,‖ tu pleureras sur nous.« Pour moi, près de Julien,‖ il reste assez de terre :« J’y songe tous les jours ;‖ on est bien dans la mort.« Va ! le sommeil est doux‖ quand il est sans remord. »Et ta main, du repos‖ marquant l’étroit espace,Y jeta quelques fleurs‖ pour y garder ta place.
Est-il vrai qu’on est mieux‖ dans la mort ? Es-tu bien ?Mais quoi, je parle seule ;‖ elle ne répond rien !
Et quand je retournai,‖ les fleurs étaient flétries,Et déjà d’autres fleurs,‖ que nous avions nourries,Penchaient leur tête‖ autour de son tombeau ;Des papillons‖ planaient gaîment sur elle,Dans les rameaux‖ couvait la tourterelle,Et pour d’autres que moi‖ le printemps était beau !Eh quoi ! rien ne semblait‖ manquer à la nature !De rustiques enfants‖ couraient dans la verdureDe l’enclos dont l’aspect‖ me faisait tressaillir :Enfants, ils n’y voyaient‖ que des fleurs à cueillir.
Et moi, quand dans la tombe‖ on me fera descendre,Des papillons légers‖ voleront-ils sur moi ?Les oiseaux viendront-ils‖ y chanter sans effroi ?Les rayons du soleil‖ toucheront-ils ma cendre ?…Seule au monde aujourd’hui,‖ j’achève mon chemin,Quand mon cœur est gonflé‖ d’amertume et d’alarmes,Tendre, tu ne viens plus‖ le presser sous ta main,Tu n’y viens plus verser‖ de l’espoir ou des larmes.Personne, quand je suis‖ assise tristement,Ne vient tout près, tout bas,‖ m’appeler son amie ;Ta seule ombre, épiant‖ ma douleur endormie,Vient me consoler un moment.
Si je trouve, en suivant‖ quelque route isolée,Un jeune arbre tombé‖ sous ses premières fleurs,Je regarde en pitié‖ sa tête échevelée :Ce qui souffre, c’est toi‖ qui m’arraches des pleurs.
Ainsi, toujours aimante‖ et déçue, ou trahie,Mes plus doux sentiments‖ se fanent tour à tour ;Et l’amitié coûte à ma vieAutant de larmes que l’amour.Mais je veux te pleurer,‖ toi ! mais je veux entendreTa voix, la seule voix‖ qui me fut toujours tendre,La seule qui n’a pu‖ me reprocher mon sort,Qui ne trouva jamais‖ d’accents, que pour me plaindre,Qui voulait m’adoucir‖ et ma vie et ta mort,Et me parlait du ciel‖ sans m’apprendre à le craindre ;Qui m’a dit, presque éteinte‖ au dernier entretien :« Adieu ! je vais dormir‖ du sommeil de Julien. »
Oui, tu dors ! et l’enfant‖ dont tu fus tant aimée,Et le pauvre, interdit‖ à ta porte fermée.Tout s’arrêta pensif,‖ tout pleura sur le seuil,Tout s’éloigna muet‖ et partagea mon deuil.Et l’on m’a demandé‖ si de mon AlbertineLe rapide destin‖ fut un moment heureux ;Hélas ! au souvenir‖ de ta voix argentine,J’ai puisé ce chant douloureux :
Humble fille de la nature,Elle aimait la fleur sans culture,Qui naît et meurt au fond des bois ;Son âme, brûlante et craintive,Aimait l’eau mobile et plaintive,Qui répond aux plaintives voix ;Comme l’impatiente abeilleQuitte une rose moins vermeille,Emportant dans les airs‖ son parfum précieux,Cette jeune Albertine,‖ en silence éveillée,Quittant avant le soir‖ sa couronne effeuillée,Vient de s’en retourner aux cieux.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 10[abab] 16[aa] 6[abba]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (78 de 12, 14 de 8, 3 de 10, 1 de 6)· profil 8, 6+6, 4+6, (6)
- Mots à la rime
- a Albertine / argentine féminine, classiqueb pas masculine, classiquea imprévue / vue féminine, classiqueb cieux / yeux masculine, classiquea joyeuse / rieuse féminine, classiquea champs / chants masculine, classiquea ingénue / inconnue féminine, classiquea trahir / haïr masculine, classiquea heureuse / affreuse féminine, classiqueb douleurs / pleurs masculine, classiquea compagne / campagne féminine, classiqueb arrêtés / répétés masculine, classiquea voix / fois masculine, classiqueb troublée / désolée féminine, classiquea rendez-vous / nous masculine, classiqueb frère / terre féminine, classiquea mort / remord masculine, classiquea espace / place féminine, classiquea bien / rien masculine, classiquea flétries / nourries féminine, classiquea tombeau / beau masculine, classiqueb elle / tourterelle féminine, classiquea nature / verdure féminine, classiquea tressaillir / cueillir masculine, classiquea descendre / cendre féminine, classiqueb moi / effroi masculine, classiquea chemin / main masculine, classiqueb d’alarmes / larmes féminine, classiquea tristement / moment masculine, classiqueb amie / endormie féminine, classiquea isolée / échevelée féminine, classiqueb fleurs / pleurs masculine, classiquea trahie / vie féminine, classiqueb tour / l’amour masculine, classiquea entendre / tendre féminine, classiquea sort / mort masculine, classiqueb plaindre / craindre féminine, classiquea entretien / Julien masculine, classiquea aimée / fermée féminine, classiquea seuil / deuil masculine, classiqueb heureux / douloureux masculine, classiquea nature / culture féminine, classiquea bois / voix masculine, classiqueb craintive / plaintive féminine, classiquea abeille / vermeille féminine, classiquea précieux / cieux masculine, classiqueb éveillée / effeuillée féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources