Poésies, 1830· Élégies
La guirlande de rose-marie
Te souvient-il, ma sœur,‖ du rempart solitaireOù nous cherchions, enfants,‖ de l’ombrage et des fleurs ?Et de cette autre enfant‖ qui passait sur la terre,Pour sourire à nos jeux,‖ pour y charmer nos pleurs ?Son dixième printemps‖ la couronnait de roses :Marie était son nom,‖ Rose y fut ajouté.Pourquoi ces tendres fleurs,‖ dans leur avril écloses,Tombent-elles souvent‖ sans atteindre l’été ?
Tu sais, ma sœur,‖ tu sais qu’elle était belle !Tous les enfants‖ cherchaient à l’embrasser.Quand son regard‖ venait nous caresser,Pour la voir plus longtemps‖ nous courions après elle.Avec des cris d’amour‖ nous arrêtions ses pas ;Sa fuite dans nos bras‖ n’avait plus de passage ;Elle disait : « Cessez !‖ J’aimerai la plus sage. »Et nous rompions sa chaîne,‖ et nous parlions plus bas.Bientôt elle eut douze ans.‖ J’étais plus jeune encore,Quand le malheur entra‖ dans notre humble maison.J’allai lui dire adieu :‖ sa voix, frêle et sonore,Du haut du vieux rempart‖ cria deux fois mon nom.Elle avait dit : Déjà !‖ Sa surprise timideÀ ce déjà plaintif‖ n’ajouta qu’un baiser.Hélas ! elle pleurait,‖ sa joue était humide ;Et je pleurai longtemps‖ sans vouloir m’apaiser.
C’est que l’exil est triste ;‖ il fait rêver l’enfance.Le jeune voyageur‖ n’a d’ami que le ciel ;Il erre sans asile,‖ il pleure sans défense,Comme un oiseau perdu‖ loin du nid paternel ;Son ramage se change‖ en plaintes douloureuses ;Des oiseaux inconnus‖ les cris le font frémir,Et même, en retournant‖ sur des routes heureuses,S’il veut chanter, longtemps‖ il semble encor gémir.À ses regrets en vain‖ la patrie est rendue,L’orage a dispersé‖ la couvée éperdue ;Ses frères sont partis ;‖ le nid vide est tombé ;En s’envolant, peut-être‖ un d’eux a succombé.
Mais je reviens, je vole,‖ et je cherche Marie ;Je cours à son jardin,‖ j’en reconnais les fleurs ;Rien n’y paraît changé.‖ Cette belle chérieComme autrefois, sans doute,‖ y sème leurs couleurs ;Je l’appelle ; j’attends…‖ Sa chambre est entr’ouverte…Voilà sur son chapeau‖ sa guirlande encor verte !Joyeuse, je palpite‖ et j’écoute un moment ;Sa mère sur le seuil‖ arrive lentement :Oh ! comme elle a vieilli !‖ Que deux ans l’ont courbée !La vieillesse, vois-tu,‖ traîne tant de regrets !Elle relève enfin‖ sa paupière absorbée,Me regarde, et ne peut‖ se rappeler mes traits.« Où donc, lui dis-je, est Rose ?‖ où donc est votre fille ?A-t-elle aussi quitté‖ sa maison, sa famille ? »Elle s’est tue encore,‖ et, se cachant les yeux,D’une main défaillante‖ elle a montré les cieux.
À ses gémissements‖ ma voix n’a pu répondre ;Le jardin me parut en deuil ;Je sentis mon âme se fondreEt mes genoux trembler‖ en repassant le seuil.
J’allais… Je demandais…‖ Ta sœur, presque étrangère,Cherchait seule un objet‖ qu’on avait vu si beau :Hélas ! les pieds joyeux‖ évitent la fougèreQui croît à l’entour d’un tombeau.La mort et le malheur‖ épouvantent la vue :On passe en courant devant eux.Que devient l’infortune‖ à la fuite imprévueD’un ami distrait ou honteux ?Parmi tous les témoins‖ de ma première aurore,Le vieux rempart, les champs‖ semblaient m’aimer encore,Le soleil d’autrefois‖ brillait sur mon chemin ;Mais personne, ma sœur,‖ ne me pressa la main.Les jeux avaient cessé‖ pour moi, pauvre et craintive :Et celle qui pleura‖ de nos premiers adieux,Qui m’eût tendu les bras‖ dans sa pitié naïve,Ne vint pas essuyer mes yeux !
J’ai trouvé dans un champ‖ sa nouvelle demeure ;Je l’ai nommée encore‖ en tombant à genoux.Oh ! ma sœur ! à douze ans‖ se peut-il que l’on meure !Quoi ! moins que sa guirlande‖ elle a vécu pour nous !L’herbe seule a voilé‖ cette vierge endormie ;Elle aimait les fleurs autrefois !Tout est triste au tombeau‖ de notre jeune amie ;Son chapelet d’ivoire‖ en orne seul la croix.
Comme on nous vit l’attendre‖ au seuil de sa chaumière,Pour l’entourer de notre amour,On verra, par mes soins,‖ quelques feuilles de lierreDe son étroit asile‖ embrasser le contour.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 15[abab] 2[abba] 8[aa]
- Mètre
- Alexandrins surtout (73 de 12, 8 de 8, 3 de 10)· profil 8, 6+6, 4+6
- Mots à la rime
- a solitaire / terre féminine, classiqueb fleurs / pleurs masculine, classiquea roses / écloses féminine, classiqueb ajouté / l’été masculine, classiquea belle / elle féminine, classiqueb l’embrasser / caresser masculine, classiquea pas / bas masculine, classiqueb passage / sage féminine, classiquea encore / sonore féminine, classiqueb maison / nom masculine, classiquea timide / humide féminine, classiqueb baiser / m’apaiser masculine, classiquea l’enfance / défense féminine, classiqueb ciel / paternel masculine, classiquea douloureuses / heureuses féminine, classiqueb frémir / gémir masculine, classiquea rendue / éperdue féminine, classiquea tombé / succombé masculine, classiquea Marie / chérie féminine, classiqueb fleurs / couleurs masculine, classiquea entr’ouverte / verte féminine, classiquea moment / lentement masculine, classiquea courbée / absorbée féminine, classiqueb regrets / traits masculine, classiquea fille / famille féminine, classiquea yeux / cieux masculine, classiquea répondre / fondre féminine, classiqueb deuil / seuil masculine, classiquea étrangère / fougère féminine, classiqueb beau / tombeau masculine, classiquea vue / imprévue féminine, classiqueb eux / honteux masculine, classiquea aurore / encore féminine, classiquea chemin / main masculine, classiquea craintive / naïve féminine, classiqueb adieux / yeux masculine, classiquea demeure / meure féminine, classiqueb genoux / nous masculine, classiquea endormie / amie féminine, classiqueb autrefois / croix masculine, classiquea chaumière / lierre féminine, classiqueb amour / contour masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources