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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1830· Élégies

Le rêve de mon enfant

À MADAME PAULINE DUCHAMBGE

Marceline Desbordes-Valmore· strophe unique, alexandrins surtout, 74 vers

« Mère ! petite mère !‖ » Il m’appelait ainsi ;Et moi, je tressaillais‖ à cet accent si tendre ;Tout mon être agité‖ s’éveillait pour l’entendre ;Je ne l’entendrai plus :‖ il ne dort plus ici.Où retentit sa voix,‖ qui calmait ma souffrance,Comme la voix de l’espérance,Formée (on l’aurait dit‖) de rosée et de miel ?Le ciel en fut jaloux,‖ elle doit être au ciel.Non ! elle est dans mon cœur :‖ je l’y tiens enfermée ;Elle soupire encore,‖ elle parle avec moi.Durant mes longues nuits,‖ cette voix tant aiméeMe dit : « Ne pleure plus !‖ je ne dors pas pour toi. »Oh ! moitié de ma vie,‖ à ma vie arrachée !Viens ! redis-moi ton rêve ;‖ il m’a prédit ton sort.Que ta plainte, une fois‖ de mon cœur épanchée,Rappelle un jeune cygne‖ et son doux chant de mort !« Écoute, m’as-tu dit,‖ écoute mon beau songe ! »Le premier… le dernier‖ qui berça ton sommeil !De ce récit confus,‖ prophétique mensonge,Cher innocent, tu vins‖ saluer mon réveil.« Écoute ! je dormais ;‖ j’avais dit ma prière.J’ai vu venir vers moi‖ deux anges : qu’ils sont beaux !Je voudrais être un ange.‖ Ils portent des flambeauxQue le vent n’éteint pas.‖ L’un d’eux a dit : « Mon frère,Nous venons te chercher ;‖ veux-tu nous suivre ? — Oh ! oui,Je veux vous suivre… On chante ;‖ est-ce fête aujourd’hui ?— C’est fête. Viens chercher‖ des parures nouvelles. »Et mes bras s’étendaient‖ pour imiter leurs ailes ;Je m’envolais comme eux,‖ je riais… j’avais peur !Dieu parlait ! Dieu pour moi‖ montrait une couronne :C’est aux enfants chéris‖ que sa bonté la donne,Et Dieu me l’a promise,‖ et Dieu n’est pas trompeur.J’irai bientôt le voir ;‖ j’irai bientôt… — Ma vie !Où donc étais-je alors ?‖… — Attends… je ne sais pas…Tu pleurais sur la terre,‖ où je t’avais suivie.— Tu me laissais pleurer ? — Je t’appelais tout bas.— Tu voulais me revoir ?‖ — Je ne pouvais, ma mère,Dieu ne t’appelait pas.‖ » Un froid saisissementPassa jusqu’à mon cœur,‖ et cet être charmant,Calme, rêvait encor‖ sa céleste chimère.Dès lors un mal secret‖ répandit sa pâleurSur ce front incliné,‖ qui brûlait sous mes larmes.Je voyais se détruire‖ avant moi tant de charmes,Comme un frêle bouton‖ s’effeuille avant la fleur.Je le voyais ! et moi,‖ rebelle… suppliante,Je disputais un ange‖ à l’immortel séjour.Après soixante jours‖ de deuil et d’épouvante,Je criais vers le ciel :‖ « Encore, encore un jour ! »Vainement. J’épuisai‖ mon âme tout entière ;À ce berceau plaintif‖ j’enchaînai mes douleurs ;Repoussant le sommeil‖ et m’abreuvant de pleurs,Je criais à la mort :‖ « Frappe-moi la première ! »Vainement. Et la mort,‖ froide dans son courroux,Irritée à l’espoir‖ qu’elle accourait éteindreEt moissonnant l’enfant,‖ ne daigna pas atteindreLa mère expirante à genoux.Et quand je reparus‖ morne et découronnée,Après avoir longtemps‖ craint jusqu’à l’amitié,Cette troupe légère,‖ un moment consternée,Suspendit ses plaisirs,‖ et sentit la pitié.« D’où viens-tu ? m’a-t-on dit,‖ et quels nuages sombresOnt environné d’ombresTes yeux noyés de pleurs ?Ton soir est loin encore,Et ta paisible auroreT’avait promis des fleurs. »Oui, la rose a brillé‖ sur mon riant voyage ;Tous les yeux l’admiraient‖ dans son jeune feuillage ;L’étoile du matin‖ l’aidait à s’entr’ouvrir,Et l’étoile du soir‖ la regardait mourir.Vers la terre déjà‖ sa tête était penchée ;L’insecte inaperçu‖ s’y creusait un tombeau ;Sa feuille murmurait,‖ en tombant desséchée :« Déjà la nuit ! déjà…‖ Le jour était si beau ! »

Versification

Forme
Strophe unique
Rimes
8[abba] 7[aa] 7[abab]
Mètre
Alexandrins surtout (67 de 12, 5 de 6, 2 de 8)· profil 8, 6, 6+6
Mots à la rime
a ainsi / ici masculine, classiqueb tendre / l’entendre féminine, classiquea souffrance / l’espérance féminine, classiquea miel / ciel masculine, classiquea enfermée / aimée féminine, classiqueb moi / toi masculine, classiquea arrachée / épanchée féminine, classiqueb sort / mort masculine, classiquea songe / mensonge féminine, classiqueb sommeil / réveil masculine, classiquea prière / frère féminine, classiqueb beaux / flambeaux masculine, classiquea oui / aujourd’hui masculine, classiquea nouvelles / ailes féminine, classiquea peur / trompeur masculine, classiqueb couronne / donne féminine, classiquea vie / suivie féminine, classiqueb pas / bas masculine, classiquea mère / chimère féminine, classiqueb saisissement / charmant masculine, classiquea pâleur / fleur masculine, classiqueb larmes / charmes féminine, classiquea suppliante / d’épouvante féminine, classiqueb séjour / jour masculine, classiquea entière / première féminine, classiqueb douleurs / pleurs masculine, classiquea courroux / genoux masculine, classiqueb éteindre / atteindre féminine, classiquea découronnée / consternée féminine, classiqueb l’amitié / pitié masculine, classiquea sombres / d’ombres féminine, classiquea pleurs / fleurs masculine, classiqueb encore / aurore féminine, classiquea voyage / feuillage féminine, classiquea s’entr’ouvrir / mourir masculine, classiquea penchée / desséchée féminine, classiqueb tombeau / beau masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

74 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources