Poésies, 1830· Poésies inédites mélanges
Le petit oiseleur
CONTE D’ENFANT
Vous voilà bien riant,‖ mon amour ! quelle joie !Comme un petit chasseur,‖ traînez-vous quelque proie ?Sous ce fragile osier‖ cachez-vous un trésor ?
C’est un oiseau du ciel ;‖ il a des plumes d’or.Il reposait son vol‖ au bord de la fontaine ;J’ai retenu longtemps‖ mes pas et mon haleine ;Quand il a secoué‖ son plumage plein d’eau,J’ai saisi ses ailes mouillées,Et le voilà blotti‖ dans les fleurs effeuillées.Regardez qu’il est bien,‖ ma mère, et qu’il est beau !
Non, mère ! c’est qu’il chante.
Vous croyez, mon amour ?‖ Sa chanson est touchante.
Je crois qu’il est content,‖ puisqu’il est dans les fleurs ;Il les aime. Son nid‖ est sous l’amandier rose,Cet arbre au fruit de lait‖ que la fontaine arrose ;C’est là qu’il dérobait‖ ses brillantes couleurs.
Ses enfants sont au gîte :C’était pour les revoir‖ qu’il se baignait si vite.Mais je n’ai point de peur,‖ ils ne sauraient bouger :Ils n’ont pas une plume‖ et n’ont rien à manger.
J’agrandirai la cage ;J’en ferai dans l’hiver‖ un semblant de bocage ;Et j’aurai mille oiseaux‖ qui chanteront toujours.Que de musiciens‖ pour amuser mes jours !Quel bonheur de nourrir‖ tant de joyeux esclaves !À peine ils sentiront‖ leurs légères entraves.Ô ma mère ! j’y cours.
Arrêtez… Il fait nuit ;Quelque chose de triste‖ entoure ce réduit ;Restez ! de noirs soldats‖ les farouches cohortesAu coucher du soleil‖ ont assailli nos portes.Ne vous éloignez pas,‖ ne quittez plus mon sein ;De vous saisir peut-être‖ ils avaient le dessein.
Des soldats ? et beaucoup,‖ ma mère ? et pour me prendre ?
Vous, charme de ma vie,‖ et pour ne plus vous rendre.
Qui le sait ? Un captif,Un orphelin, peut-être ;‖ un prisonnier plaintif.
Priez Dieu,‖ c’est en lui que j’espère,Loin de nous les cruels‖ emmènent votre père,Ce père si content‖ quand il vous embrassait !Ce gardien de vos jours‖ et qui les nourrissait !
Puissant‖ par l’amour ou l’effroi,Un maître s’il punit,‖ presque un dieu s’il pardonne.
Ah ! laissez-moi sortir :‖ je veux parler au roi ;Mon père va mourir !
Eh quoi ! si jeune encore,Savez-vous que l’on meurt‖ loin de ceux qu’on adore ?Qu’arraché de son toit‖ votre appui va souffrir ?Que sans la liberté‖ l’on n’a plus qu’à mourir ?Savez-vous qu’en prison‖ la vie est bien amère ?
Oui, nous mourrons sans vous,‖ et vous mourrez, ma mère.Mais ce roi si méchant,‖ qui l’a mis en couroux ?
Le roi n’est ni méchant‖ ni cruel plus que vous,Mon fils. Las de ses jeux,‖ il vient troubler les nôtres ;Libre, il a des captifs :‖ n’avez-vous pas les vôtres ?Dans une chambre étroite‖ il vous renfermera,Mais vous serez content,‖ car il vous nourrira.Pourquoi de vos sanglots‖ déchirez-vous mon âme ?Est-ce à vous, cher coupable,‖ à murmurer le blâme ?Nous sommes des oiseaux‖ dans ses cages plongés.Pourquoi de son plaisir‖ serions-nous affligés,Si, dans ses jeux de roi‖ qu’on a fait légitimes,De lumière et d’air pur‖ il prive ses victimes ?Où courez-vous ?
De l’air !‖ de l’air au prisonnier !Qu’il respire, ma mère,‖ et qu’il vole, et qu’il vive !Oiseau ! des malheureux‖ que n’es-tu le dernier !Je ne veux point d’esclave !
Ô clémence naïve !Embrassez-moi, mon fils,‖ vous m’arrachez des pleurs :Soyez libre vous-même,‖ et calmez vos douleurs.Quoi ! jusque dans mes bras‖ votre frayeur palpite !…Ah ! le cœur de l’oiseau‖ palpitait-il moins vite,Quand votre instinct cruel‖ empêcha son essor ?Enfant, sans vos chagrins‖ quel eût été son sort ?Vous ravissiez l’époux‖ à l’épouse éperdue ;Elle eût traîné sa plainte,‖ et Dieu l’eût entendue !Et les petits tout nus,‖ glacés dans votre main,Auraient péri de froid,‖ de langueur et de faim.
Maintenant tout respire,Tout se calme et s’endort.
Il soupire,Comme l’oiseau du ciel‖ un moment arrêté ;Mais Dieu, qui voit partout,‖ veille à sa liberté.
Le roi le voudra-t-il ?‖ nous rendra-t-il mon père ?
Oui, mon fils ! oui, mon bien !‖ maintenant je l’espère ;Oui, s’il a des enfants‖ comme les miens chéris,Des jeunes suppliants‖ il accueille les cris.Un père a dans le cœur‖ je ne sais quoi de tendre ;Toutes les voix d’enfant‖ savent s’y faire entendre.
Je veux le voir. Venez !‖ conduisez-moi vers lui.
Quoi ! votre chère enfance‖ à cette heure exposée ?…
Je veux montrer au roi‖ cette cage brisée ;Je lui dirai : « Voyez !‖ je fus méchant aussi ;Je ne le suis plus, Dieu merci !Au captif innocent‖ j’ai rendu la volée,Et sa famille consoléeÀ cette heure est au nid‖ plus heureuse que nous !Le même arbre en ses fleurs‖ les couvre et les rassemble :Chaque famille ainsi‖ doit s’endormir ensemble,Et nous venons chercher‖ mon père à vos genoux. »
Écoutez !… par l’appui‖ de quelque voix divine,On dirait que le roi‖ vous plaint et vous devine ;Car voici votre père,‖ il a tout entendu :Enfant ! Dieu vous absout,‖ puisqu’il nous est rendu !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 41[aa] 3[abba] 2[abab]
- Mètre
- Alexandrins surtout (114 de 12, 3 de 8)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a joie / proie féminine, classiquea trésor / d’or masculine, classiquea fontaine / haleine féminine, classiquea d’eau / beau masculine, classiqueb mouillées / effeuillées féminine, classiquea gémir / chante / touchante féminine, classiquea fleurs / couleurs masculine, classiqueb rose / arrose féminine, classiquea seul / gîte / vite féminine, classiquea bouger / manger masculine, classiquea devenir / cage / bocage féminine, classiquea toujours / jours masculine, classiquea esclaves / entraves féminine, classiquea cours / nuit / réduit masculine, classiquea cohortes / portes féminine, classiquea sein / dessein masculine, classiquea prendre / rendre féminine, classiquea moi / captif / plaintif masculine, classiquea moi / j’espère / père féminine, classiquea embrassait / nourrissait masculine, classiquea prisonnier / l’ordonne / pardonne féminine, classiqueb roi / l’effroi masculine, classiquea mourir / encore / adore féminine, classiquea souffrir / mourir masculine, classiquea amère / mère féminine, classiquea couroux / vous masculine, classiquea nôtres / vôtres féminine, classiquea renfermera / nourrira masculine, classiquea âme / blâme féminine, classiquea plongés / affligés masculine, classiquea légitimes / victimes féminine, classiquea vous / prisonnier / dernier masculine, classiqueb vive / d’esclave / naïve féminine, classiquea pleurs / douleurs masculine, classiquea palpite / vite féminine, classiquea essor / sort masculine, non classiquea éperdue / entendue féminine, classiquea main / faim masculine, classiquea pas / respire / s’endort / père / soupire féminine, classiquea arrêté / liberté masculine, classiquea père / l’espère féminine, classiquea chéris / cris masculine, classiquea tendre / entendre féminine, classiquea lui / demain / aujourd’hui masculine, classiquea exposée / brisée féminine, classiquea aussi / merci masculine, classiquea volée / consolée féminine, classiquea nous / genoux masculine, classiqueb rassemble / ensemble féminine, classiquea divine / devine féminine, classiquea entendu / rendu masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
117 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources