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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1830· Idylles

Philis

Marceline Desbordes-Valmore· strophes variées, alexandrins, 152 vers

Presse-toi, vieux berger,‖ tout annonce l’orage.Le vent courbe les blés,‖ détruit la fleur sauvage ;Un murmure plaintif‖ circule au fond des bois,Et l’écho me répond‖ en attristant ma voix.De ton chien prévoyant‖ la garde est plus austère,Il rôde, en haletant,‖ d’un air triste et sévère ;Du fond de la vallée‖ il ramène un agneauEt le chasse en grondant‖ jusqu’au sein du troupeau.

L’ouragan tourbillonne‖ et ravage la plaine.L’éclair poursuit l’éclair,‖ il tonne, il va pleuvoir,Tout s’efface ; il fait nuit‖ longtemps avant le soir ;Et le toit de Philis‖ ne se voit plus qu’à peine.Laisse-moi te guider.‖ Si tu ne peux courir,Je soutiendrai tes pas.‖ Ne crains point ma jeunesse ;J’ai déjà quatorze ans ;‖ j’honore la vieillesse,Et je suis assez grand,‖ du moins, pour la chérir.La petite Philis‖ t’ouvrira sa chaumière ;Son père m’a vu naître,‖ il m’appelle son fils.Peut-être qu’autrefois‖ tu connaissais sa mère ;Elle n’est plus… mais viens,‖ tu connaîtras Philis !Oui, berger, c’est Philis‖ qui m’a dit tout à l’heure :« Olivier, le ciel gronde ;‖ on s’enferme au hameau.Nous sommes à l’abri,‖ mais au pied du coteauJe vois un vieux berger ;‖ qu’il vienne en ma demeure !Regarde sur son front‖ voler ses cheveux blancs ;Comme il lève les yeux‖ vers le ciel en colère !Il se met à genoux…‖ C’est qu’il a des enfants,Et qu’il demande au ciel‖ de leur garder un père ! »Et Philis de mes mains‖ a retiré sa main,Et jusqu’au fond du cœur‖ j’ai cru sentir ses larmes,Et j’ai couru vers toi.‖ Mais, au bout du chemin,Tu verras s’il est doux‖ de calmer ses alarmes.Berger, voilà Philis !‖ — Elle nous tend les bras :Vois comme son sourire‖ est mêlé de tristesse !Elle songe à sa mère‖ et pleure de tendresse ;Sa mère lui sourit…‖ mais ne lui répond pas !Entrons. — Le vieux berger‖ rêve à ton doux langage,Philis ; il te regarde,‖ il est moins abattu.On est calme avec toi,‖ même au bruit de l’orage.Ô Philis ! on est bien‖ auprès de la vertu !Tandis que ses moutons,‖ sous la feuillée obscure,Arrachent à la terre‖ une humide verdure,Je lui raconterai,‖ pour charmer ta frayeur,Le plus beau de mes jours,‖ le jour où je t’ai vue.Si tu crains d’un éclair‖ la lueur imprévue,Tant que je parlerai,‖ cache-toi sur mon cœur.

Cache-toi… Ma Philis‖ n’avait pas dix années,Quand le hasard lia‖ nos âmes étonnées.Je l’aimai plus que moi,‖ plus que mon cher agneauQue j’offris à Philis‖ et qu’elle trouvait beau.C’était un jour de fête,‖ et cet agneau volageS’enfuit, malgré mes cris,‖ loin de notre village.Sous ce bouquet de houx,‖ qui cache une maison,L’agneau vint se jeter…‖ Hélas ! qu’il eut raison !J’y rencontrai Philis ;‖ je crus la reconnaître ;Je crus l’avoir aimée‖ avant même de naître ;Je sentis que mon cœur‖ s’enfuyait vers le sien,Et je vis dans ses yeux‖ qu’elle attendait le mien.Elle avait à ses pieds‖ sa guirlande effeuillée ;Elle pleurait… C’était‖ une rose mouillée.Saisi de sa douleur,‖ je ne pouvais parler ;Je ne pouvais la joindre,‖ hélas ! ni m’en aller.Son œil noir dans les pleurs‖ brillait comme une étoile,Ou comme un doux rayon‖ quand il pleut au soleil.On eût dit que mes yeux‖ se dégageaient d’un voileEt que ce doux regard‖ enchantait mon réveil !J’oubliai mon hameau,‖ mes parents, ma chaumière ;Mon âme pour la voir‖ venait sous ma paupière.J’oubliai de punir‖ l’agneau capricieux,Je regardais Philis,‖ et je voyais les cieux.

« Qui t’alarme, lui dis-je,‖ ô petite bergère ?As-tu peur d’un bélier‖ caché dans la bruyère ?Ou quelque méchant pâtre,‖ en grossissant sa voix,Ose-t-il t’empêcher‖ de courir dans les bois ?Je voudrais… Je voudrais‖ savoir comme on t’appelle.Moi, je suis Olivier.‖ — Je suis Philis, dit-elle.Je n’ai vu qu’un agneau‖ qu’appelait un enfant,Et je n’ai pas eu peur‖ à la voix d’un méchant.Mais, en cueillant des fleurs‖ pour couronner ma tête,Je disais : Ce fut donc‖ encore un jour de fête,Puisqu’on m’avait parée‖ avec de blancs atours,Que ma mère en priant‖ s’endormit pour toujours.Elle avait demandé‖ le pasteur du village.Le pasteur avait dit :‖ « Espérance et courage ! »Il bénit son sommeil,‖ et, pleurant avec nous,Parlait bas à mon père‖ immobile à genoux.Les bergers pour la voir‖ entouraient la chaumière.Son nom, qu’ils aimaient tous,‖ unissait leur prière.Sous le même rideau‖ je voulus me cacher ;Mon père, en gémissant,‖ put seul m’en détacher.Vers le soir, dans son lit‖ un ange vint la prendre ;Il emporta ma mère,‖ et je la vis descendreÀ travers le sentier‖ qu’éclairaient deux flambeaux.On chantait, mais ce chant‖ m’arrachait des sanglots.Je lui tendais les bras‖ du haut de la montagne,Quand je vis des hiboux‖ voler dans la campagne.Je n’osai plus crier :‖ ma voix me faisait peur.Son nom, qui m’étouffait,‖ s’enferma dans mon cœur.L’ombre m’enveloppa :‖ le reste, je l’ignore.On me trouva plongée‖ en un profond sommeil.Hélas ! dans ce sommeil‖ on pleure, on aime encore.Il en est un, dit-on,‖ sans amour, sans réveil !Depuis ce jour de fête,‖ on n’a pas vu ma mère ;Au sentier, chaque soir,‖ elle appelle mon père ;Mais, quand je veux savoir‖ s’il l’a vue en chemin,Il soupire et me dit :‖ « Je la verrai demain ! »Voilà, petit berger,‖ la cause de mes larmes.À mon père attristé‖ je cache mes alarmes ;Pour lui plaire, souvent‖ je me pare de fleurs,Et j’apprends à sourire‖ en retenant mes pleurs. »

Son père l’écoutait‖ à travers la fenêtre ;Je le pris pour le mien,‖ en le voyant paraître.D’un air triste et content‖ il sourit à Philis,Et depuis ce moment‖ il m’appela son fils.L’agneau sautait près d’elle‖ et broutait sa couronne.Hors de moi, je saisis‖ ce précieux larcin ;En tremblant de plaisir,‖ je le mis dans mon sein.« Si mon agneau te plaît,‖ prends-le, je te le donne,Dis-je alors à Philis.‖ Chaque jour, chaque soir,Si ton père y consent,‖ je reviendrai le voir.Il semble qu’il demande‖ et choisit sa maîtresse ;Comme il me caressait,‖ je vois qu’il te caresse.Les nœuds pour l’arrêter‖ sont déjà superflus.Tu lui parles, Philis,‖ il ne m’écoute plus ! »

Son père, en l’embrassant,‖ nous permit cet échange.Il fallut m’en aller.‖ Je courus, sous la grange,À mes tendres parents‖ raconter mon bonheur.Je montrai la guirlande‖ encore sur mon cœur ;Je parlais de Philis‖ et j’embrassais ma mère ;Je brûlais que le jour‖ nous rendît sa lumière.En respirant des fleurs‖ enfin je m’endormis,Et mon rêve disait :‖ — Philis ! Philis ! Philis !Ce nom charme en tous lieux‖ mon oreille ravie ;Il a frappé mon âme‖ et commencé ma vie ;Mes lèvres, en dormant,‖ savent le prononcer,Et, dans l’ombre, ma main‖ essaie à le tracer.C’est pour l’unir au mien‖ que j’apprends à l’écrire…Éveille-toi, Philis !‖ je n’ai plus rien à dire.Tu peux ouvrir les yeux,‖ le calme est de retour ;Le soleil épuré‖ recommence un beau jour ;Avant de les quitter,‖ il sèche nos campagnes,Et de ses derniers feux‖ redore les montagnes.

Ô berger ! si le ciel‖ ici t’a fait venir,C’est que le ciel nous aime,‖ et qu’il va nous bénir !Mais tes moutons joyeux‖ se jettent dans la plaine ;La pluie et la poussière‖ ont pénétré leur laine ;Demain, dans le ruisseau‖ qui baigne le vallon,J’irai t’aider moi-même‖ à blanchir leur toison ;J’irai… de ma Philis‖ tu vois venir le père ;Elle court dans ses bras,‖ et l’atteint la première.Ô berger, si jamais,‖ seul et loin de ton fils,L’orage te surprend,‖ souviens-toi de Philis !

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
52[aa] 6[abba] 6[abab]
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a l’orage / sauvage féminine, classiquea bois / voix masculine, classiquea austère / sévère féminine, classiquea agneau / troupeau masculine, classiquea plaine / peine féminine, classiqueb pleuvoir / soir masculine, classiquea courir / chérir masculine, classiqueb jeunesse / vieillesse féminine, classiquea chaumière / mère féminine, classiqueb fils / Philis masculine, classiquea l’heure / demeure féminine, classiqueb hameau / coteau masculine, classiquea blancs / enfants masculine, classiqueb colère / père féminine, classiquea main / chemin masculine, classiqueb larmes / alarmes féminine, classiquea bras / pas masculine, classiqueb tristesse / tendresse féminine, classiquea langage / l’orage féminine, classiqueb abattu / vertu masculine, classiquea obscure / verdure féminine, classiquea frayeur / cœur masculine, classiqueb vue / imprévue féminine, classiquea années / étonnées féminine, classiquea agneau / beau masculine, classiquea volage / village féminine, classiquea maison / raison masculine, classiquea reconnaître / naître féminine, classiquea sien / mien masculine, classiquea effeuillée / mouillée féminine, classiquea parler / aller masculine, classiquea étoile / voile féminine, classiqueb soleil / réveil masculine, classiquea chaumière / paupière féminine, classiquea capricieux / cieux masculine, classiquea bergère / bruyère féminine, classiquea voix / bois masculine, classiquea t’appelle / dit-elle féminine, classiquea enfant / méchant masculine, classiquea tête / fête féminine, classiquea atours / toujours masculine, classiquea village / courage féminine, classiquea nous / genoux masculine, classiquea chaumière / prière féminine, classiquea cacher / détacher masculine, classiquea prendre / descendre féminine, classiquea flambeaux / sanglots masculine, classiquea montagne / campagne féminine, classiquea peur / cœur masculine, classiquea l’ignore / encore féminine, classiqueb sommeil / réveil masculine, classiquea mère / père féminine, classiquea chemin / demain masculine, classiquea fleurs / pleurs masculine, classiquea fenêtre / paraître féminine, classiquea Philis / fils masculine, classiquea couronne / donne féminine, classiqueb larcin / sein masculine, classiquea soir / voir masculine, classiquea maîtresse / caresse féminine, classiquea superflus / plus masculine, classiquea échange / grange féminine, classiquea bonheur / cœur masculine, classiquea mère / lumière féminine, classiquea m’endormis / Philis masculine, classiquea ravie / vie féminine, classiquea prononcer / tracer masculine, classiquea l’écrire / dire féminine, classiquea retour / jour masculine, classiquea campagnes / montagnes féminine, classiquea venir / bénir masculine, classiquea plaine / laine féminine, classiquea vallon / toison masculine, classiquea père / première féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

152 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources