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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies de Madame Deshoulières, 1688· Épitres

À M. le duc de Montausier

Antoinette Deshoulières· strophes variées, alexandrins et octosyllabes, 117 vers

AMI ferme et fidèle,‖ unique et sûr asilePour le mérite malheureux ;Prodige de la cour,‖ ennemi généreuxDe la complaisance servile ;Illustre Montausier,‖ l’honneur de ces climats,Pour qui les portes du trépasOnt semblé si long-temps ouvertes,Qui pourrait vous connaître‖ et ne pas regarderComme la plus grande des pertesUne mort que le ciel‖ ne peut trop retarder !

Tandis que d’une âme héroïqueVous souteniez des maux‖ si longs, si douloureux ;Tandis que gémissait‖ pour vous la voix publique(Éloge qui n’est point douteux),Nos cœurs ne furent pas‖ les seuls qui s’affligèrent :Ces dieux à qui la crainte‖ éleva des autels,À ce qu’on m’a dit, partagèrentL’inquiétude des mortels.Dans le doux loisir que vous donneL’heureux retour d’une santéQui doit vous faire voir‖ encor plus d’une automne,Écoutez-moi, voici‖ ce qu’on m’en a conté.Un dieu de votre connaissance,Capricieux, cruel,‖ et qu’on appelle amour,À la nymphe aux cent voix‖ demandait l’autre jour :Que fait-on maintenant en France ?Car vous n’ignorez pas, je pense,Que je n’habite plus‖ dans ce charmant séjour.

Ce qu’on y fait ? répondit-elle,LOUIS, dont autrefois‖ vous étiez satisfait,S’y prépare à punir‖ l’audace criminelleDes nombreux ennemis‖ que sa gloire lui fait.Le goût pour ces sortes d’ouvragesQu’inspirent les savantes sœurs,S’y perd faute de protecteurs ;On y fait peu de cas‖ de vos doux badinages ;Le vin, le jeu, la chasse,‖ y paraissent meilleurs ;Et le petit nombre des cœursPour qui le mérite à des charmesY sent pour Montausier‖ les plus vives alarmes ;Il a de mortelles langueurs.Quoi ! Montausier perdrait la vie !S’écria cet enfant‖ qui vous a fait aimerDe l’incomparable Julie,Que le ciel avait pris‖ tant de soin de former.Cruelle Renommée !‖ ah ! que viens-je d’entendre ?En achevant ces mots,‖ il pâlit, il trembla ;Il ne voulut plus rien apprendre,Et vers Jupiter il vola.

Est-ce ainsi, maître du tonnerre,Lui dit-il brusquement‖ devant les autres dieux,Que vous veillez sans cesse‖ au bonheur de la terre ?De la troupe des maux‖ le plus pernicieuxDéclare à Montausier‖ une cruelle guerre !Est-il des jours plus précieux ?

Hé ! d’où vient qu’Apollon,‖ qui dans ce coin rumineQuelques inutiles chansons,Et qui, divinité‖ de deux ou trois façons,Se mêle de la médecine,Ne cherche point quelque racineQui guérisse l’appui‖ de ses chers nourrissons ?

Quoi ! je verrai périr‖ comme un homme ordinaireUn ami dont le cœur‖ me respecta toujours,Et qui m’a garanti‖ de tous les mauvais toursQue de tout temps l’hymen‖ est en droit de me faire !Non, non, pour Montausier‖ j’obtiendrai du secours :Vous avez intérêt‖ de ne me pas déplaire.

Mais ne dirait-on pas‖ qu’être de ses amis,S’écria le dieu de la Thrace,Exempte de souffrir‖ la fatale disgrâceOù tous les hommes sont soumis ?Amour, vous portez loin l’audace :Vous devriez être contentQue ce mortel, cet homme illustre,Pour qui vous vous empressez tant,Ait fini le seizième lustre.Dans le plus terrible dangerJe l’ai vu tant de fois‖ si peu se ménager ;Tant de fois de larges blessuresMes yeux ont vu le fer‖ et le feu le couvrir,Qu’il ne devrait plus être‖ en état de mourir.

À cette belle remontrance,L’amour, depuis long-temps‖ irrité contre Mars,Gardait un dangereux silence,Et promenait sur lui‖ d’étincelans regards.Entre ces dieux cruels‖ le désordre allait naître,Si le grand Jupiter,‖ toujours bon, toujours doux,N’eût appelé l’amour‖ pour lui faire connaîtreQue du fatal instant‖ il n’était pas le maître.Au fier Destin adressez-vous,Lui dit-il ; je le vois paraître.

Alors le petit dieu mutin,Oubliant tout d’un coup‖ Mars et sa réprimande,Les yeux baignés de pleurs,‖ harangua le Destin.Ô vous ! à qui rien ne commande,Ô vous… Ne me fais point‖ de discours superflus,Interrompit l’être inflexible ;Je sais ce que tu crains ;‖ mais ne t’afflige plus.De tout temps j’ai marqué‖ dans ce livre terribleQui de tous les mortels‖ règle les actions,Que Montausier verra‖ cette ligue orgueilleuse,Malgré les vains efforts‖ de tant de légions,Apprendre aux autres nationsDes exploits de LOUIS‖ la suite merveilleuse.

Je ne vous dirai point‖ quels furent les transportsDu dieu dont tout connaît‖ la puissance suprême ;Pour les représenter,‖ l’éloquence elle-mêmeFerait d’inutiles efforts.Il me semble qu’il dut,‖ dans l’excès de sa joie,Sentir tout ce que j’ai sentiQuand j’appris que des maux‖ où vous étiez en proieLe ciel vous avait garanti.

Ne traitez point, seigneur,‖ ceci de bagatelle ;Ce que je vous écris‖ je le tiens de bon lieu :Est-il rare qu’une mortelleEn commerce avec plus d’un dieuSache du ciel quelque nouvelle ?

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
3[abba] 3[aa] 12[abab] 2[abbaab] 1[aabba] 1[ababab] 1[abbaba] 1[abbab] 1[abacbc] 1[abaab] 1[ababa]
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (64 de 12, 53 de 8)· profil 8, 6+6
Mots à la rime
a asile / servile féminine, classiqueb malheureux / généreux masculine, classiquea climats / trépas masculine, classiquea ouvertes / pertes féminine, classiqueb regarder / retarder masculine, classiquea héroïque / publique féminine, classiqueb douloureux / douteux masculine, classiquea s’affligèrent / partagèrent féminine, classiqueb autels / mortels masculine, classiquea donne / automne féminine, classiqueb santé / conté masculine, classiquea connaissance / France / pense féminine, classiqueb amour / jour / séjour masculine, classiquea répondit-elle / criminelle féminine, classiqueb satisfait / fait masculine, classiquea d’ouvrages / badinages féminine, classiqueb sœurs / protecteurs masculine, classiquea meilleurs / cœurs / langueurs masculine, classiqueb charmes / alarmes féminine, classiquea vie / Julie féminine, classiqueb aimer / former masculine, classiquea d’entendre / apprendre féminine, classiqueb trembla / vola masculine, classiquea tonnerre / terre / guerre féminine, classiqueb dieux / pernicieux / précieux masculine, classiquea rumine / médecine / racine féminine, classiqueb chansons / façons / nourrissons masculine, classiquea ordinaire / faire / déplaire féminine, classiqueb toujours / tours / secours masculine, classiquea amis / soumis masculine, classiqueb Thrace / disgrâce / l’audace féminine, classiquea content / tant masculine, classiqueb illustre / lustre féminine, classiquea danger / ménager masculine, classiquea couvrir / mourir masculine, classiquea remontrance / silence féminine, classiqueb Mars / regards masculine, classiquea naître / connaître féminine, classiqueb doux / adressez-vous masculine, classiquec maître / paraître féminine, classiquea mutin / Destin masculine, classiqueb réprimande / commande féminine, classiquea superflus / plus masculine, classiqueb inflexible / terrible féminine, classiquea actions / légions / nations masculine, classiqueb orgueilleuse / merveilleuse féminine, classiquea transports / efforts masculine, classiqueb suprême / elle-même féminine, classiquea joie / proie féminine, classiqueb senti / garanti masculine, classiquea bagatelle / mortelle / nouvelle féminine, classiqueb lieu / dieu masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

117 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, THÉOPHILE BERQUET, LIBRAIRE, 1824· numérisation wikisource.org· Sources