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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies de Madame Deshoulières, 1688· Épitres

À M. Le Pelletier de Souzi

Antoinette Deshoulières· alexandrins et octosyllabes, 106 vers

JE ne saurais m’en empêcher ;Il faut, seigneur, que je vous gronde.Je vous cherche avec soin :‖ mais j’ai beau vous chercher,Je ne saurais vous approcherQue lorsque votre porte,‖ ouverte à tout le monde,Me mêle avec les gens‖ qu’on aime à dépêcher.Quelque réflexion profondeQue fasse là-dessus‖ mon esprit alarméJe ne devine point‖ sur quoi cela se fonde ;Et je n’ai pas accoutuméQue dans la foule on me confonde.Si vous pouviez savoir‖ les affligeans discoursQue me tient en secret‖ le plus insurmontable,Le plus dangereux des amours,Vous seriez moins impraticable.Vous êtes étonné, seigneur ;Mais que votre esprit se rassure :Je n’aspire point à l’honneurD’aucune galante aventure.L’amour dont je vous parle‖ à lui-même est borné ;Il fait d’un peu d’encens‖ toute sa nourriture :La raison, la sagesse,‖ en vain l’ont condamné ;Avec nous cet amour est né,Autant que nous cet amour dure.C’est un faible, il est vrai ;‖ mais, tout examiné,C’est un faible que la natureAux plus grands hommes a donné.

Personne n’est assez sincèrePour avouer, comme je fais,Tout ce que fait souffrir‖ l’amour-propre en colère.L’un dit, Je n’en ai point ;‖ l’autre, Je n’en ai guère.Si de tels discours étaient vrais,Les dames craindraient moins‖ qu’on les vît négligées,De n’avoir pas dormi‖ seraient moins affligées,Et n’emprunteraient pas d’attraits ;Les amans, les guerriers‖ ne rompraient point la têteDe leur bonne fortune,‖ et de tous leurs hauts faits,Messieurs les beaux-esprits‖ se feraient moins de fête ;Et quand ce qu’ils font est mauvaisIls souffriraient du moins en paixQu’on fît de leur ouvrage‖ une critique honnête.

Mais que fais-je ? et pourquoi‖ dans ma lettre entasserBagatelle sur bagatelle ?Seigneur, en la lisant,‖ vous pouvez les passer.Revenons à notre querelle.Comme votre bonté,‖ jointe à votre pouvoir,A beaucoup d’importuns‖ tous les jours vous expose,Peut-être croyez-vous‖ que je ne veux vous voirQue pour demander quelque chose ;En ce cas c’est bien fait‖ d’avoir sa porte close :Dans un temps de besoins‖ et d’embarras tissu,Demandeur, quel qu’il soit,‖ doit être mal reçu.Mais, seigneur, un portier‖ doit-il être barbareQuand on vient pour remercier ?Et d’un compliment aussi rareDoit-on si peu se soucier ?

Ne dirait-on pas, à m’entendre,Que le malheur du temps‖ fixe votre bonté,Que pour les maux d’autrui‖ vous devenez moins tendre,Et qu’un remercîment‖ doit par sa raretéAgréablement vous surprendre ?Ah ! si, comme chacun‖ a de différens goûts,Les raretés pouvaient vous plaire,Il faudrait, pour vous satisfaire,Vous faire voir des gens‖ qui se plaignent de vous.Mais où les rencontrer,‖ quand chacun vous honore,Quand de tous côtés on n’entendQue des gens que l’excès‖ de vos bontés surprend,Qui se disent : Personne‖ en vain ne les implore ;Partout il fait des cœurs‖ une riche moisson,Et quoiqu’il serve bien,‖ on ne voit point encoreDe malheureux de sa façon ?Que cet éloge est grand !‖ Seigneur, toute la gloireQu’au milieu des sanglans combatsDonne une célèbre victoire,À beaucoup près, ne le vaut pas.D’un si précieux caractèreOn a vu la nature‖ avare en tous les temps ;Et même, dans le cours‖ des emplois éclatans,Un si beau naturel‖ ne se conserve guère.Cependant, moi, qu’on ne verraNi juger brusquement‖ d’une chose future,Ni mettre volontiers‖ mon bien à l’aventure,Je gagerai ce qu’on voudraQue, lorsque de LOUIS‖ l’équité toute pureVous placera, seigneur,‖ au gré de mes souhaits,L’abondance de ses bienfaits,Dont le parfait mérite‖ est toujours la mesure,En vous ne corrompra jamaisCe qu’a mis de bon la nature ;Et je gagnerai ma gageure.En attendant cet heureux jour,Où, par une conduite‖ habile, juste et sage,Vous ramènerez ce bel âgeOù le monde naissant‖ du bien et de l’amourFaisait un innocent usage,Donnez ordre, seigneur,‖ qu’on ne me dise plusCe qu’on s’accoutume à me dire.Souffrez que j’aille enfin,‖ dans vos momens perdus,Délasser votre esprit‖ de tout l’ennui qu’attireUn pénible travail‖ et des soins assidus.Je ne m’en fîrai point‖ à moi seule, et je penseQu’avec moi je vous mèneraiDes gens de votre connaissance,Horace, Virgile, Térence ;Et peut-être avec eux‖ je vous amuserai.

Versification

Mètre
Alexandrins et octosyllabes (55 de 12, 51 de 8)· profil 8, 6+6
Mots à la rime
a empêcher / chercher masculine, classiqueb gronde / monde féminine, classiquea approcher / dépêcher masculine, classiqueb profonde / fonde / confonde féminine, classiquea alarmé / accoutumé masculine, classiquec discours / amours masculine, classiqued insurmontable / impraticable féminine, classiquee seigneur / l’honneur masculine, classiquef rassure / aventure féminine, classiquea borné / condamné masculine, classiquef nourriture / dure / nature féminine, classiquea né / examiné / donné masculine, classiqueg sincère / colère / guère féminine, classiqueh fais / vrais masculine, classiquei négligées / affligées féminine, classiqueh d’attraits / faits masculine, classiquej tête / fête / honnête féminine, classiqueh mauvais / paix masculine, classiquea entasser / passer masculine, classiquel bagatelle / querelle féminine, classiquem pouvoir / voir masculine, classiquen expose / chose / close féminine, classiqueo tissu / reçu masculine, classiquep barbare / rare féminine, classiquea remercier / soucier masculine, classiqueq m’entendre / tendre / surprendre féminine, classiquea bonté / rareté masculine, classiquer goûts / vous masculine, classiqueg plaire / satisfaire féminine, classiques honore / implore / encore féminine, classiquet n’entend / surprend masculine, classiqueu moisson / façon masculine, classiquev gloire / victoire féminine, classiquew combats / pas masculine, classiqueg caractère / guère féminine, classiquex temps / éclatans masculine, classiquey verra / voudra masculine, classiquef future / l’aventure féminine, classiquef pure / mesure féminine, classiqueh souhaits / bienfaits / jamais masculine, classiquef nature / gageure féminine, classiquez jour / l’amour masculine, classiquea sage / âge / usage féminine, classiqueb plus / perdus / assidus masculine, classiquec dire / qu’attire féminine, classiqued pense / connaissance / Térence féminine, classiquee mènerai / amuserai masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

106 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, THÉOPHILE BERQUET, LIBRAIRE, 1824· numérisation wikisource.org· Sources