Poésies de Madame Deshoulières, 1688· Épitres
Au père de la Chaise,
CONFESSEUR DU ROI
SOUS le débris de vos attraitsVoulez-vous demeurer‖ toujours ensevelie ?M’a dit quelqu’un d’un nom‖ que par raison je tais,Qui s’est imaginé‖ que ma mélancolieVient moins d’une santé‖ dès long-temps affaiblieQue du reproche amer‖ qu’en secret je me faisDe n’être plus assez joliePour faire naître encor‖ quelque tendre folie,Frivole honneur, sur quoi‖ je ne comptai jamais.Apprenez, me disait‖ ce quelqu’un anonyme,Que, lorsque ce qu’on a de beauEst du temps ou des maux‖ devenu la victimeIl faut, pour acquérir‖ une nouvelle estime,Se faire un mérite nouveau ;Que c’est ne vivre plus‖ que de vivre inutile ;Qu’il faut, dans quelque rang qu’on soit,Que jusqu’au dernier jour‖ une personne habileTienne au monde par quelque endroit.Vous ne répondez point.‖ D’où vient votre silence ?
Il vient, lui dis-je alors‖ exprès pour découvrirOù tendait cette belle‖ et sage remontrance,De ce qu’en moi-même je penseQuel mérite nouveau‖ je pourrais acquérir.Je n’en vois point, tant je suis sotte.
Abus, s’écria-t-il ;‖ hé ! devenez dévote.Ne le devient-on pas‖ à la ville, à la cour ?Moi ? dévote ! qui, moi ?‖ m’écriai-je à mon tour,L’esprit blessé d’un terme‖ employé d’ordinaireLorsque d’un hypocrite‖ on parle avec détour.Oui, me repliqua-t-il,‖ vous ne sauriez mieux faire.De la dévotion‖ ayez moins de frayeur :Elle est rude pour le vulgaire ;Mais pour vous il ne faut‖ qu’un peu d’extérieur.Allez, pour soutenir‖ le dévot caractèreIl n’en coûtera pas‖ beaucoup à votre cœur.Tout ce que la fortune‖ a pour vous d’injusticesPar-là pourrait se réparer.Regardez vos parens‖ vieillir sans bénéfices ;Songez qu’à votre époux‖ cinquante ans de servicesN’ont encor rien pu procurer ;Qu’un tas de créanciers‖ à votre porte gronde,Et que chez les dévots,‖ biens, honneurs, tout abonde ;Que la mode est pour eux,‖ et peut long-temps durer ;Et qu’outre ces raisons‖ sur qui chacun se fonde,Vous aurez droit de censurerLes actions de tout le monde.
Allons doucement, s’il vous plaît,Lui dis-je ; et supposé‖ qu’à vos leçons fidèle,Je prenne aux yeux du monde‖ une forme nouvellePar une raison d’intérêt ;LOUIS, éclairé comme il est,Quoi que vous osiez me promettre,Connaîtra ma fourbe ; il pénètreAu delà de ce qui paraît.À quoi m’aura servi‖ ma dévote grimace ?Qu’à m’en faire moins estimer.Malheur dont la simple menacePlus que la mort peut m’alarmer.
Quand, me répliqua-t-il,‖ on est à votre place,Il ne faut pas avoir‖ tant de précaution.Mais, dût pour vous le sort‖ ne changer point de face.Certain air de dévotion,Lorsque l’on n’est plus jeune,‖ a toujours bonne grâce.Redoublez votre attention.Voyez quel privilége‖ au nôtre peut atteindre.Avec des mots choisis,‖ aussi doux que le miel,Sur les gens d’un mérite à craindreOn répand à grands flots le fiel.On peut impunément,‖ pour l’intérêt du ciel,Être dur, se venger,‖ faire des injustices.Tout n’est pour les dévots‖ que péché véniel.Nous savons en vertus‖ transformer tous les vices :De la dévotion‖ c’est là l’essentiel.Taisez-vous, scélérat,‖ m’écriai-je irritée ;Tout commerce est fini‖ pour jamais entre nous.J’en aurais avec un athéeMille fois plutôt qu’avec vous.Mais tandis qu’en discours‖ ma colère s’exhale,Ce faux, ce dangereux amiSort de mon cabinet,‖ traverse chambre et salleD’un air brusque et confus,‖ d’un pas mal affermi,Et me laisse une horreur‖ qu’aucune horreur n’égale.Ah ! c’est un dévot de cabale,Mais qui ne sait encor‖ son métier qu’à demi.Il faut de l’art au choix‖ des raisons qu’on étale.Aussi les habiles dévotsSelon les gens ont leur morale,Et ne se livrent pas‖ ainsi mal à propos.
Qu’ils sont à redouter !‖ Sur une bagatelleLeur donne-t-on le moindre ennui,Leur vengeance est toujours cruelle.On n’a point avec eux‖ de légère querelle.Tâche-t-on un dévot,‖ c’est Dieu qu’on fâche en lui.Ces apôtres du temps,‖ qui des premiers apôtresNe nous font point ressouvenir,Pardonnent bien moins que nous autres.Contre eux veut-on se maintenir,Empêcher qu’à leurs biens‖ ils ne joignent les nôtres,C’est une impiété‖ qu’on ne peut trop punir.De la religion‖ c’est ainsi qu’ils se jouent.Ils ont un air pieux‖ répandu sur le frontQue leurs actions désavouent.Ils sont faux en tout ce qu’ils font.Le métier de dévot,‖ ou plutôt d’hypocrite,Devient presque toujours‖ la ressource des gensQu’une longue débauche‖ a rendus indigens,Des femmes que la beauté quitte,Ou qui d’un mauvais bruit‖ n’ont pu se préserver,Et de ceux qui pour s’éleverN’ont qu’un médiocre mérite.Dès que du cagotisme‖ on fait profession,De tout ce qu’on a fait‖ la mémoire s’efface.C’est sur la réputationUn excellent vernis qu’on passe.Si je pouvais trouver‖ d’assez noires couleurs,Que j’aimerais à faire‖ une fidèle imageDu fond de leurs perfides cœurs !Moi qui hais le fard dans les mœursEncor plus que sur le visage,Et qui sais tous les tours‖ que mettent en usageNos plus célèbres imposteurs,Quel plaisir pour moi, quelle joieDe démasquer ces scélérats,À qui le vrai mérite‖ est tous les jours en proie,Et qui, pour l’accabler‖ par une sûre voie,De l’intérêt du ciel‖ couvrent leurs attentats !
Mais, me pourra dire un critique,Votre esprit s’égare : arrêtez ;Quand pour les faux dévots‖ votre haine s’explique,Songez bien contre vous‖ quelles gens vous mettez.Pour affaiblir les coups‖ que sur eux vous portez,Ils vous peindront au roi‖ comme une libertine.Je frémis des ennuis‖ que vous vous apprêtez.Croyez-moi, contre vous‖ que rien ne les chagrine.
Non, non, dirais-je à ce censeur,Je suis leur ennemie,‖ et fais gloire de l’être ;Et s’ils osaient sur moi‖ répandre leur noirceur,Quelque ouvrage pourrait paraîtreOù je les traiterais‖ avec moins de douceur,Et par leurs noms enfin‖ je les ferais connaître.Hé ! quoi donc ? parce que le roiDe toutes les vertus‖ donne de grands exemples ;Que, pieux, charitable,‖ assidu dans nos temples,Il aime le Seigneur,‖ le sert de bonne foi ;Que pour ses intérêts‖ il soutient seul la guerre ;Qu’il a planté la croix‖ aux deux bouts de la terre,Et que des libertins‖ il fut toujours l’effroi,On n’osera parler‖ contre les hypocrites !Hé ! qu’ont-ils de commun‖ avec un tel héros ?Censeur, sur ce que vous me ditesJ’ai l’esprit dans un plein repos.
Ô vous, qui, de LOUIS,‖ heureux et sacré guideLui dispensez du ciel‖ les célestes trésors ;Vous, dont la piété solide,Loin d’étaler aux yeux‖ de fastueux dehors,Et d’avoir d’indiscrets transports,Est pour juger d’autrui‖ toujours lente et timide ;Vous enfin, dont la probitéDu sang dont vous sortez‖ égale la noblesse,Daignez auprès du prince‖ aider la vérité.Si quelque hypocrite irrité,En lui parlant de moi, la blesse,De ma foi, de mes mœurs‖ vous êtes satisfait.Vous ne l’êtes pas tant, peut-être,De ma soumission‖ pour le souverain ÊtreDans les maux que souvent‖ la fortune me fait ;Mais si je ne suis pas‖ dans un état parfait,Je sens que j’y voudrais bien être.Oui, je voudrais pouvoir,‖ comme vous le voulez,Sanctifier les maux‖ qui me livrent la guerre.Ah ! que mon cœur n’est-il‖ de ces cœurs isolésQui par aucun endroit‖ ne tiennent à la terre ;Qui sont à leurs devoirs‖ sans réserve immolés ;À qui la grâce assure‖ une pleine victoire,Et qui, d’un divin feu brûlés,À la possession‖ de l’éternelle gloireNe sont pas en vain appelés !
Versification
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (111 de 12, 66 de 8)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a attraits / tais masculine, classiqueb ensevelie / mélancolie féminine, classiqueb affaiblie / jolie / folie féminine, classiquea fais / jamais masculine, classiquec anonyme / victime / estime féminine, classiqued beau / nouveau masculine, classiquee inutile / habile féminine, classiquef soit / endroit masculine, classiqueg silence / remontrance / pense féminine, classiqueh découvrir / acquérir masculine, classiquei sotte / dévote féminine, classiquej cour / tour / détour masculine, classiquek d’ordinaire / faire féminine, classiquel frayeur / d’extérieur / cœur masculine, classiquek vulgaire / caractère féminine, classiquem d’injustices / bénéfices / services féminine, classiquen réparer / procurer masculine, classiqueo gronde / abonde féminine, classiquen durer / censurer masculine, classiqueo fonde / monde féminine, classiquep plaît / d’intérêt masculine, classiqueq fidèle / nouvelle féminine, classiquep est / paraît masculine, classiquer promettre / pénètre féminine, classiques grimace / menace féminine, classiquen estimer / m’alarmer masculine, classiques place / face / grâce féminine, classiquet précaution / dévotion / attention masculine, classiqueu atteindre / craindre féminine, classiquev miel / fiel masculine, classiquev ciel / véniel / l’essentiel masculine, classiquem injustices / vices féminine, classiquew irritée / athée féminine, classiquex nous / vous masculine, classiquey s’exhale / salle féminine, classiquez ami / affermi / demi masculine, classiquey n’égale / cabale féminine, classiquey étale / morale féminine, classiquea dévots / propos masculine, classiqueq bagatelle / cruelle / querelle féminine, classiquez ennui / lui masculine, classiqueb apôtres / autres / nôtres féminine, classiqueh ressouvenir / maintenir / punir masculine, classiquec jouent / désavouent féminine, classiqued front / font masculine, classiquee d’hypocrite / quitte / mérite féminine, classiquef gens / indigens masculine, classiquen préserver / s’élever masculine, classiquet profession / réputation masculine, classiques s’efface / passe féminine, classiqueg couleurs / cœurs masculine, classiqueh image / visage / usage féminine, classiqueg mœurs / imposteurs masculine, classiquei joie / proie / voie féminine, classiquej scélérats / attentats masculine, classiquek critique / s’explique féminine, classiquen arrêtez / mettez masculine, classiquen portez / apprêtez masculine, classiquel libertine / chagrine féminine, classiquel censeur / noirceur / douceur masculine, classiquer l’être / paraître / connaître féminine, classiquem roi / foi / l’effroi masculine, classiquen exemples / temples féminine, classiquek guerre / terre féminine, classiqueo hypocrites / dites féminine, classiquea héros / repos masculine, classiquep guide / solide / timide féminine, classiqueq trésors / dehors / transports masculine, classiquen probité / vérité masculine, classiquer noblesse / blesse féminine, classiquen irrité / voulez masculine, classiquep satisfait / fait / parfait masculine, classiquer peut-être / Être / être féminine, classiques isolés / immolés masculine, classiquet victoire / gloire féminine, classiques brûlés / appelés masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
177 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, THÉOPHILE BERQUET, LIBRAIRE, 1824· numérisation wikisource.org· Sources