Poésies de Madame Deshoulières, 1688· Épitres
À Madame ***
SUPPORTEZ un peu mieux, Silvie,La perte de votre beauté ;Ce n’est que par le temps‖ qu’elle vous est ravie.Hé bien ! est-ce une nouveauté ?Devait-elle durer‖ autant que votre vie ?Lorsque cinquante fois‖ on a vu le printemps,N’être plus belle alors‖ n’est pas une infortune,C’est l’avoir été plus long-tempsQue ne le veut la loi commune.Croyez-moi, d’un visage égalOn doit s’apercevoir‖ qu’on cesse d’être aimable ;Dans une aventure semblableLe murmure sied toujours mal.Si, pleine de raison,‖ pour une bagatelleVous aviez compté vos appas,Leur perte vous serait‖ sans doute moins cruelle ;Vous ne vous en plaindriez pas.La beauté n’est pas éternelle,Et nous nous préparons‖ un fâcheux avenirQuand nous ne comptons que sur elle.On ne sait plus que devenirLorsque l’on n’a su qu’être belle.Vous l’éprouvez, Silvie,‖ et je vous l’ai prédit,Lorsqu’à votre miroir‖ sans relâche attachée,Je ne vous voyais point touchéeDes plaisirs que donne l’esprit.Cette foule de gens frivolesQui du matin jusques au soirNe vous disait que des paroles,Fait du bruit chez de jeunes follesQui, comme vous, un jour‖ seront au désespoir.Plus je vous vois, plus je raisonne,Plus je crains que l’ennui‖ que votre sort vous donneNe vous engage à suivre‖ un usage commun.Vous justifîrez mes alarmes ;Oui, vous emprunterez des charmesPour faire revenir quelqu’un.Mais du moins d’une tendre amie,Qui dans son goût est tous les joursPar les hommes même affermie,Écoutez un moment‖ les sincères discours.Croyez-vous que l’amour‖ s’allume dans une âmePar le rouge et le blanc‖ qu’on mêle sur le teint ?Et tient-on compte à quelque femmeDes couleurs dont elle se peint !Songeons, pour nous guérir‖ de l’erreur où nous sommes,Que le fard le plus beau de tous,Loin de nous attirer‖ les suffrages des hommes,Ne leur donne que des dégoûts.Mais peut-être me direz-vousQue si j’avais un teint‖ aussi laid que le vôtreJ’aurais contre le fard‖ un peu moins de courroux,Et que j’en mettrais comme une autre.Point du tout. Je me sens‖ des sentimens meilleurs ;Et si la nature en partageNe m’avait pas donné‖ d’assez belles couleurs,J’aurais assurément‖ respecté son ouvrage.Et si l’on m’en croyait,‖ faux braves, faux amis,Faux dévots comme fausses prudes,Tous à découvert seraient mis,Et tous perdraient par-là‖ les lâches habitudesOù, par un long abus,‖ ils se sont affermis.
Versification
- Forme
- Strophe unique
- Rimes
- 3[ababa] 7[abab] 3[abba] 1[abaab] 1[aa]
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (36 de 8, 26 de 12)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a Silvie / ravie / vie féminine, classiqueb beauté / nouveauté masculine, classiquea printemps / long-temps masculine, classiqueb infortune / commune féminine, classiquea égal / mal masculine, classiqueb aimable / semblable féminine, classiquea bagatelle / cruelle féminine, classiqueb appas / pas masculine, classiquea éternelle / elle / belle féminine, classiqueb avenir / devenir masculine, classiquea prédit / l’esprit masculine, classiqueb attachée / touchée féminine, classiquea frivoles / paroles / folles féminine, classiqueb soir / désespoir masculine, classiquea raisonne / donne féminine, classiquea commun / quelqu’un masculine, classiqueb alarmes / charmes féminine, classiquea amie / affermie féminine, classiqueb jours / discours masculine, classiquea âme / femme féminine, classiqueb teint / peint masculine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb tous / dégoûts masculine, classiquea direz-vous / courroux masculine, classiqueb vôtre / autre féminine, classiquea meilleurs / couleurs masculine, classiqueb partage / ouvrage féminine, classiquea amis / mis / affermis masculine, classiqueb prudes / habitudes féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
62 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, THÉOPHILE BERQUET, LIBRAIRE, 1824· numérisation wikisource.org· Sources