Poésies de Madame Deshoulières, 1688· Épitres
À Monsieur Fléchier,
ÉVÊQUE DE LAVAUR, ET ENSUITE DE NÎMES
DAMON, que vous êtes peu tendre !Ne vous pourrais-je point‖ imiter quelque jour ?Faire à Paris un long séjour,Savoir que chez les morts‖ je suis prête à descendre,Et sans daigner me voir‖ retourner à la cour !
Est-ce que la gloire immortelleDont vous venez d’être couvertFait que le souvenir se perdD’une amitié tendre et fidèle ?Non, vous êtes accoutuméÀ voir tout le monde charméDe votre divine éloquence.L’orgueil sur votre esprit‖ ne prend point de pouvoir,Et votre seule négligenceVous a fait partir sans me voir.
Vous rompez pour jamais‖ cette amitié sincère,Et qui de mon timide cœurÉtait la principale affaire.Hélas ! d’où vient tant de froideur ?Qu’ai-je fait pour la faire naître ?Ah ! craignez, que dans ma douleur,Je n’engage l’Amour‖ contre vous à paraîtreDans les intérêts de sa sœur.Cette menace vous alarme.Un sage être amoureux !‖ qu’est-ce qu’on en dirait ?Évitez ce malheur.‖ Un soupir, une larme,Chez la postérité‖ vous déshonorerait.Les sévères lois du PortiqueDoivent rendre qui les pratiqueInaccessible aux passions ;Et les moindres émotionsSont des crimes pour un stoïque.Quelle honte pour vous,‖ qui voyez sans pitiéToutes les faiblesses humaines,Si, pour punir les torts‖ faits à mon amitié,Quelque Iris vous rendait‖ plus fou de la moitiéQue tous les Céladons,‖ que tous les Artamènes !Sur vos doctes emplois‖ ne vous assurez pas.Tremblez, Damon, tremblez :‖ la raison des grands hommes,Tant des siècles passés‖ que du siècle où nous sommes,Dans un si beau chemin‖ a fait plus d’un faux pas.Ce petit dieu malin,‖ au dos chargé de plumes,Dont le dépit, les amertumes,Sont pour les tendres cœurs‖ des sources de plaisirs,Vous fera, s’il le veut,‖ pousser de longs soupirsAu milieu de mille volumes.
Contre la rigueur des destinsLa morale pourrait‖ rendre une âme assez forte :Mais, Damon, eussiez-vous‖ des Grecs et des LatinsToutes les raisons pour escorte,L’Amour n’en serait pas‖ d’un jour plus tard vainqueur.Lorsqu’il veut entrer dans un cœur,Il ne s’amuse pas‖ à frapper à la porte.Il aime à triompher‖ de l’orgueil d’un savant ;C’est sa plus éclatante‖ et plus douce victoire.Ces sages qu’on nous vante tant,Et dont vous effacez la gloire,Pour s’empêcher d’aimer‖ firent de vains efforts ;Et toute leur philosophieNe leur servit, Damon,‖ qu’à sauver les dehorsD’une voluptueuse vie.
Ainsi, plus agité‖ que ne le sont les flotsLorsque Éole ouvre sa caverne,Mon cœur fait des desseins‖ contre votre repos,En cœur que le dépit gouverne.Mais dans ce dangereux dépitMa raison s’est rendue‖ aussitôt la maîtresse :Il vaut mieux, à ce qu’elle dit,Qu’un ami comme vous‖ ait un peu de paresse,Que trop d’empressemens‖ et de délicatesse.
Contre un faible dépit,‖ dont elle rompt le cours,Ne cherchez donc point de secours.Je ne laisserai point‖ à ce guide infidèleLa conduite d’un cœur‖ qui respecta toujoursDe la triste raison‖ l’autorité cruelle.Que tous vos jours, Damon,‖ soient de tranquilles jours.Que jamais rien ne renouvelleEn vous le souvenir‖ d’une amitié si belle.Je sens frémir mon cœur‖ à ce triste discours :La tendresse en gémit.‖ Mais les retours vers elleSont de trop dangereux retours.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 1[abbab] 2[abba] 2[aa] 8[abab] 2[aabba] 1[abaab] 1[ababccb] 1[ababb] 1[aabab]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (41 de 12, 40 de 8)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a tendre / descendre féminine, classiqueb jour / séjour / cour masculine, classiquea immortelle / fidèle féminine, classiqueb couvert / perd masculine, classiquea accoutumé / charmé masculine, classiquea éloquence / négligence féminine, classiqueb pouvoir / voir masculine, classiquea sincère / affaire féminine, classiqueb cœur / froideur masculine, classiquea naître / paraître féminine, classiqueb douleur / sœur masculine, classiquea alarme / larme féminine, classiqueb dirait / déshonorerait masculine, classiquea Portique / pratique / stoïque féminine, classiqueb passions / émotions masculine, classiquea pitié / amitié / moitié masculine, classiqueb humaines / Artamènes féminine, classiquea pas masculine, classiqueb hommes / sommes féminine, classiquea plumes / amertumes / volumes féminine, classiqueb plaisirs / soupirs masculine, classiquea destins / Latins masculine, classiqueb forte / escorte / porte féminine, classiquec vainqueur / cœur masculine, classiquea savant / tant masculine, classiqueb victoire / gloire féminine, classiquea efforts / dehors masculine, classiqueb philosophie / vie féminine, classiquea flots / repos masculine, classiqueb caverne / gouverne féminine, classiquea dépit / dit masculine, classiqueb maîtresse / paresse / délicatesse féminine, classiquea cours / secours masculine, classiquea infidèle / cruelle féminine, classiqueb toujours / jours masculine, classiquea renouvelle / belle / elle féminine, classiqueb discours / retours masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
81 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, THÉOPHILE BERQUET, LIBRAIRE, 1824· numérisation wikisource.org· Sources