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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies de Madame Deshoulières, 1688· Idylles

La Solitude

Antoinette Deshoulières· strophe unique, alexandrins et octosyllabes, 113 vers

CHARMANTE et paisible retraite,Que de votre douceur‖ je connais bien le prix !Et que je conçois de méprisPour les vains embarras‖ dont je me suis défaite !Que sous ces chênes verts‖ je passe d’heureux jours !Dans ces lieux écartés‖ que la nature est belle !Rien ne la défigure ;‖ elle y garde toujoursLa même autorité‖ qu’avant qu’on eût contre elleImaginé des lois‖ l’inutile secours.Ici le cerf, l’agneau,‖ le paon, la tourterelle,Pour la possession‖ d’un champ ou d’un verger,N’ont point ensemble de querelle ;Nul bien ne leur est étranger :Nul n’exerce sur l’autre‖ un pouvoir tyrannique :Ils ne se doivent point‖ de respects ni de soins ;Ce n’est que par les nœuds‖ de l’amour qu’ils sont joints ;Et d’aïeux éclatans‖ pas un d’eux ne se pique.Hélas ! pourquoi faut-il‖ qu’à ces sauvages lieuxSoient réservés des biens‖ si doux, si précieux !Pourquoi n’y voit-on point‖ d’avare, de parjure ?N’est-ce point qu’entre vous,‖ tranquilles animaux,Tous les biens sont communs,‖ tous les rangs sont égaux,Et que vous ne suivez‖ que la seule nature ?Elle est sage chez vous,‖ qui n’êtes point contraintsPar une loi bizarre et dure.Quelle erreur a pu faire‖ appeler les humainsLe chef-d’œuvre accompli‖ de ses savantes mains ?Que, pour se détromper‖ de ces fausses chimèresQui nous rendent si fiers, si vains,On vienne méditer‖ dans ces lieux solitaires,Avec étonnement j’y voisQue le plus petit des reptiles,Cent fois plus habile que moi,Trouve pour tous ses maux‖ des remèdes utiles.Qui de nous, dans le temps‖ de la prospérité,À l’active fourmi ressemble ?À voir sa prévoyance, il sembleQu’elle ait de l’avenir‖ percé l’obscurité,Et qu’étant au-dessus‖ de la faiblesse humaine,Elle ne fasse point de casDe tout ce qu’étale d’appasLa volupté qui nous entraîne.Quels états sont mieux policésQue l’est une ruche d’abeilles ?C’est là que les abus‖ ne se sont point glissés,Et que les volontés‖ en tout temps sont pareilles.De leur roi qui les aime‖ elles sont le soutien ;On sent leur aiguillon‖ dès qu’on cherche à leur nuire ;Pour les châtier il n’a rien ;Il n’est roi que pour les conduire,Et que pour leur faire du bien.En vain notre orgueil nous engageÀ ravaler l’instinct‖ qui dans chaque saison,À la honte de la raison,Pour tous les animaux‖ est un guide si sage.Ah ! n’avons-nous pas dû‖ nous dire mille fois,En les voyant‖ être heureux sans richesse,Habiles sans étude,‖ équitables sans lois,Qu’ils possèdent seuls la sagesse ?Il n’en est presque point‖ dont l’homme n’ait reçuDes leçons qui l’ont fait‖ rougir de sa faiblesse ;Et, quoiqu’il s’applaudisse,‖ il doit à leur adressePlus d’un art que, sans eux,‖ il n’aurait jamais su.Innocens animaux,‖ quelle reconnaissanceAvons-nous de tant de bienfaits ?Des présens de la terre,‖ hélas ! peu satisfaits,Nous vous sacrifions‖ à notre intempérance :Quelle inhumanité !‖ quelle lâche fureur !Il n’est point d’animal‖ dont l’homme n’adoucisseLa brutale et farouche humeur,Et de l’homme il n’est point‖ d’animal qui fléchisseLe cruel et superbe cœur.De quel droit, de quel front‖ est-ce que l’on compareCeux à qui la nature‖ a fait un cœur barbareAux ours, aux sangliers, aux loups ?Ils sont moins barbares que nous.Font-ils éprouver leur colère,Que lorsque d’un chasseur‖ avide et téméraireLe fer ennemi les atteint,Ou que lorsque la faim‖ les presse et les contraintDe chercher à la satisfaire ?Vaste et sombre forêt,‖ leur séjour ordinaire,N’est-ce, en vous traversant,‖ que leur rage qu’on craint ?Hélas ! combien de fois‖ cette nuit infidèleQue vous offrez contre l’ardeurDont au milieu du jour‖ le soleil étincelleA-t-elle été fatale‖ à la jeune pudeur ?Hélas ! combien de fois, compliceEt de meurtres et de larcins,A-t-elle dérobé‖ de brigands, d’assassins,Et d’autres scélérats‖ aux yeux de la justice !Combien avez-vous vu de foisLe frère, armé contre le frère,Faire taire du sang‖ la forte et tendre voix,Et dans l’héritage d’un pèrePar le crime acquérir‖ de légitimes droits !Parlez, forêts ; jadis‖ une de vos semblablesDaigna plus d’une fois‖ répondre à des mortels :Quelles fureurs aussi coupablesPouvons-nous reprocher‖ à vos hôtes cruels ?Si quelquefois entre eux‖ une rage soudaineLes porte à s’arracher le jour,Ce n’est point l’intérêt,‖ l’ambition, la haineQui les anime ; c’est l’amour.Lui seul leur fait troubler‖ votre sacré silence ;Amoureux, rivaux et jaloux,Leur cœur ne peut souffrir‖ la moindre préférence,La mort leur semble un sort plus doux.D’une si belle excuse,‖ au dur siècle ou nous sommes,On ne peut déguiser‖ les maux que nous faisons ;Non, des meurtres sanglans,‖ des noires trahisonsL’amour ne fournit plus aux hommesLes violens conseils‖ ni les tendres raisons.

Versification

Forme
Strophe unique
Rimes
8[abba] 4[ababa] 9[abab] 4[aa] 1[abbacac] 1[aabba] 1[abbab]
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (70 de 12, 42 de 8, 1 de 10)· profil 8, 6+6, (4+6)
Mots à la rime
a retraite / défaite féminine, classiqueb prix / mépris masculine, classiquea jours / toujours / secours masculine, classiqueb belle / elle féminine, classiquea tourterelle / querelle féminine, classiqueb verger / étranger masculine, classiquea tyrannique / pique féminine, classiqueb soins / joints masculine, classiquea lieux / précieux masculine, classiquea parjure / nature / dure féminine, classiqueb animaux / égaux masculine, classiquec contraints / humains masculine, classiquea mains / vains masculine, classiqueb chimères / solitaires féminine, classiquea vois / moi masculine, classiqueb reptiles / utiles féminine, classiquea prospérité / l’obscurité masculine, non classiqueb ressemble / semble féminine, classiquea humaine / entraîne féminine, classiqueb cas / d’appas masculine, classiquea policés / glissés masculine, classiqueb d’abeilles / pareilles féminine, classiquea soutien / rien / bien masculine, classiqueb nuire / conduire féminine, classiquea engage / sage féminine, classiqueb saison / raison masculine, classiquea fois / lois masculine, classiqueb richesse / sagesse féminine, classiquea reçu / su masculine, classiqueb faiblesse / adresse féminine, classiquea reconnaissance / intempérance féminine, classiqueb bienfaits / satisfaits masculine, classiquea fureur / humeur / cœur masculine, classiqueb n’adoucisse / fléchisse féminine, classiquea compare / barbare féminine, classiquea loups / nous masculine, classiquea colère / téméraire féminine, classiquea atteint / contraint / craint masculine, classiqueb satisfaire / ordinaire féminine, classiquea infidèle / étincelle féminine, classiqueb l’ardeur / pudeur masculine, classiquea complice / justice féminine, classiqueb larcins / d’assassins masculine, classiquea fois / voix / droits masculine, classiqueb frère / père féminine, classiquea semblables / coupables féminine, classiqueb mortels / cruels masculine, classiquea soudaine / haine féminine, classiqueb jour / l’amour masculine, classiquea silence / préférence féminine, classiqueb jaloux / doux masculine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb faisons / trahisons / raisons masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

113 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, THÉOPHILE BERQUET, LIBRAIRE, 1824· numérisation wikisource.org· Sources