Poésies de Madame Deshoulières, 1688· Stances
Songe d’Iris
QUE tu reviens diligemment !Ne cesseras-tu point,‖ impatiente Aurore,De courir après un amant ?Non, je te parle vainement,Demain tu reviendras encore :Lasse de ton vieillard,‖ tu cherches tous les joursCe chasseur qui fait moins de compteDe la folle ardeur qui te dompteQue de la dépouille d’un ours.
Tu n’es pas la seule déesseQue l’Amour a forcée‖ à recevoir sa loi ;Diane et Vénus, comme toi,Pour de simples mortels‖ ont eu de la tendresse ;Mais enfin, si leurs cœurs‖ se sont laissé charmer,Leurs amans ont brûlé pour elles :Toi seule, entre les immortelles,N’as jamais pu te faire aimer.
Pour sauver l’honneur de tes charmes,Les muses, ces savantes sœurs,Nous ont imposé sur les larmesQu’au sortir de ton lit‖ tu répands sur les fleurs.Ce n’est point ton fils mort‖ qui cause tes douleurs :Un trait plus cuisant t’a blessée :Le mépris que Céphale‖ a fait de tes faveurs,Toujours présent à ta pensée,Est ce qui fait couler tes pleurs.
Elle fait plus encor‖ cette troupe qui t’aime :Elle dit que l’éclat vermeilDont on voit l’orient‖ se peindre à ton réveilVient des roses que ta main sèmeDans la carrière du soleil.Quel conte ! Si le ciel‖ prend la couleur des rosesLorsque tu viens ouvrir‖ la barrière du jour,C’est que ce ciel, qui voit‖ la honte où tu t’exposes,Rougit pour toi de ton amour.
Dans quelque autre mortel,‖ plus galant que Céphale,Que n’as-tu trouvé des appas !Il eût moins façonné‖ sur la foi conjugale :Ordinairement ici-basLa plus belle épouse n’est pasUne dangereuse rivale.Contente entre ses bras‖ de ton heureux destin,Tu n’aurais pas des mers‖ où le soleil se plongeFait sortir son char si matin,Et j’aurais achevé mon songe.Tu l’as interrompu‖ par ton cruel retourDans l’endroit le plus agréable.Je croyais être, hélas !‖ dans un charmant séjour,Où sur un vert gazon‖ de cent larcins coupable,Je voyais à mes pieds‖ l’amant le plus aimable,Le plus plein de respect‖ et le plus plein d’amour.Le sommeil me rendait,‖ ce me semble, moins fière ;Et quand ton vif éclat‖ a frappé ma paupière,Il jurait de m’aimer‖ jusqu’à son dernier jour.Pour la perte d’une chimèreNe me reproche point‖ que je fais trop de bruit :Je sais que la raison conduitÀ ne regretter point‖ on ne regretter guèreUn faux bien qui dans l’air‖ s’envole avec la nuit.Mais réflexion importune !Où trouve-t-on des biens certainsQue rien n’arrache de nos mains ?Et ceux de la nature,‖ et ceux de la fortune,Que sont-ils, que des songes vains ?Tout le temps qu’un beau songe dure,Si nous sommes aussi contensDes biens que nous devons‖ à sa douce impostureQue s’ils étaient vrais et constans,Peut-on les perdre sans murmure ?Hélas ! n’est-ce donc point‖ une heureuse aventurePour qui laisse au devoir‖ conduire tous ses pas,De pouvoir, sans blesser‖ la vertu la plus pure,Écouter sur un lit‖ de fleurs et de verdureUn amant qui ne déplaît pas ?À ces mots, son dépit‖ cessant d’être le maître,La jeune Iris se tut,‖ poussa de longs soupirs,Rougit, et se livra peut-êtreÀ de dangereux souvenirs.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 1[abaab] 5[abba] 5[abab] 1[ababa] 3[abbab] 1[ababba] 1[ababb] 1[aa]
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (42 de 8, 36 de 12)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a diligemment / amant / vainement masculine, classiqueb Aurore / encore féminine, classiquea jours / ours masculine, classiqueb compte / dompte féminine, classiquea déesse / tendresse féminine, classiqueb loi / toi masculine, classiquea charmer / aimer masculine, classiqueb elles / immortelles féminine, classiquea charmes / larmes féminine, classiqueb sœurs / fleurs masculine, classiquea douleurs / faveurs / pleurs masculine, classiqueb blessée / pensée féminine, classiquea t’aime / sème féminine, classiqueb vermeil / réveil / soleil masculine, classiquea roses / t’exposes féminine, classiqueb jour / amour masculine, classiquea Céphale / conjugale / rivale féminine, classiqueb appas / ici-bas / pas masculine, classiquea destin / matin masculine, classiqueb plonge / songe féminine, classiquea retour / séjour masculine, classiqueb agréable / coupable / aimable féminine, classiquea d’amour / jour masculine, classiqueb fière / paupière féminine, classiquea chimère / guère féminine, classiqueb bruit / conduit / nuit masculine, classiquea importune / fortune féminine, classiqueb certains / mains / vains masculine, classiquea dure / imposture féminine, classiqueb contens / constans masculine, classiquea murmure / aventure féminine, classiquea pas masculine, classiqueb pure / verdure féminine, classiquea maître / peut-être féminine, classiqueb soupirs / souvenirs masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
78 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, THÉOPHILE BERQUET, LIBRAIRE, 1824· numérisation wikisource.org· Sources