Les lèvres closes, 1867
Dolorosa mater
A Octave Mirbeau.
Quand le rêveur en proie‖ aux chagrins qu’il ravive,Pour fuir l’homme et la vie,‖ et lui-même à la fois,Rafraîchissant sa tempe‖ au bruit des cours d’eau vive,S’en va par les prés verts,‖ par les monts, par les bois ;
Il refoule bien loin‖ la pensée ulcérée,Cependant qu’un désir‖ de suprême reposProfond comme le soir,‖ lent comme la marée,L’assaille, et l’enveloppe,‖ et l’étreint jusqu’aux os.
Il aspire d’un trait‖ l’air de la solitude ;Il se couche dans l’herbe‖ ainsi qu’en un cercueil,Et lève ses regards‖ chargés de lassitudeVers le ciel où s’éteint‖ l’éclair de son orgueil.
Il promène son rêve‖ engourdi dans l’espace,Errant des pics aigus‖ aux cimes des forêts,Suit l’oiseau, dont le vol‖ paisible les dépasse,Et s’exhale en ce cri‖ plein de ses longs regrets :
— « Ô silence éternel !‖ ô force aveugle et sourde !Rocs noirs, prêtres géants‖ de l’immobilité !Bois sombres dont s’allonge‖ au loin la masse lourde,Geôliers qu’implore en vain‖ la vieille humanité !
« C’est un levain fatal‖ qui fermente en nos veines !Le cœur trop ardemment‖ dans la poitrine bat.Espoirs, doutes, amours,‖ désirs, passions vaines,Tout meurtris de la lutte‖ et lassés du combat !
« Tout ce qui fait, hélas !‖ La vie et son supplice,Nature, absorbe-le‖ dans ton sommeil divin !Que ta sérénité‖ souveraine m’emplisse !Disperse-moi, nature‖ insensible, en ton sein ! »
— Il laisse alors couler‖ sa dernière amertume,Les bras en croix dans l’herbe,‖ et prêt à s’endormir,Comme un vaincu qui perd‖ tout son sang s’accoutumeÀ l’oubli dont la mort‖ commence à le couvrir.
Telle qu’un essaim fou‖ d’invisibles phalènes,Son âme en voltigeant‖ s’éparpille dans l’air,Plane sur les coteaux,‖ et descend dans les plaines,Plonge dans l’ombre et brille‖ avec le rayon clair.
Elle est rocher, forêt,‖ torrent, fleur et nuage.Tout à la fois vapeur,‖ parfum, bruit, mouvement,Vibration confuse,‖ inerte bloc sauvage ;Elle est fondue en toi,‖ nature, entièrement.
Mais partout elle voit‖ la vie universelleAffluer, tressaillir‖ sous la forme ; elle entend,Sous l’ombre ou sous la flamme‖ auguste qui ruisselle,Le labeur continu‖ du globe palpitant.
Un principe énergique‖ entre les foins circule ;Son corps nage au milieu‖ d’une molle clarté.Dans la brume odorante‖ et dans le crépuscule,Avec l’astre qui tombe‖ il se croit emporté.
La nuit fait resplendir‖ des globes innombrables.Il sent rouler la terre,‖ et vers l’obscur destinIl l’entend, par-dessus‖ nos clameurs misérables,Elle-même pousser‖ un hurlement sans fin,
Qui s’élève, grandit,‖ et monte, et tourbillonne,Fait de chants, de sanglots,‖ et d’appels incertains,Et, dans l’abîme où l’œil‖ des vieux soleils rayonne,Se mêle aux grandes voix‖ des univers lointains.
Ces mondes suspendus‖ à jamais dans le vide,Il les voit tournoyer,‖ il les entend gémir ;Il entre en leur pensée,‖ et sous sa chair livideSent le mortel frisson‖ de l’infini courir.
Il se dresse, enivré‖ d’un vertige effroyableSous cette angoisse immense,‖ et sous la visionDe la vie infligée,‖ ardente, impitoyable,À l’amas effaré‖ des corps en fusion.
— Fausse silencieuse !‖ ô nature ! ô vivante !Malheur à qui surprend‖ ta détresse ! éperdu,Vers la ville il rapporte‖ et garde l’épouvanteDu soupir infernal‖ en ton sein entendu !
Versification
- Forme
- 17 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 17(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 17 quatrains
- Mots à la rime
- a ravive / vive féminine, classiqueb fois / bois masculine, classiquea ulcérée / marée féminine, classiqueb repos / os masculine, classiquea solitude / lassitude féminine, classiqueb cercueil / orgueil masculine, classiquea l’espace / dépasse féminine, classiqueb forêts / regrets masculine, classiquea sourde / lourde féminine, classiqueb l’immobilité / humanité masculine, classiquea veines / vaines féminine, classiqueb bat / combat masculine, classiquea supplice / m’emplisse féminine, classiqueb divin / sein masculine, classiquea amertume / s’accoutume féminine, classiqueb s’endormir / couvrir masculine, classiquea phalènes / plaines féminine, classiqueb l’air / clair masculine, classiquea nuage / sauvage féminine, classiqueb mouvement / entièrement masculine, classiquea universelle / ruisselle féminine, classiqueb entend / palpitant masculine, classiquea circule / crépuscule féminine, classiqueb clarté / emporté masculine, classiquea innombrables / misérables féminine, classiqueb destin / fin masculine, classiquea tourbillonne / rayonne féminine, classiqueb incertains / lointains masculine, classiquea vide / livide féminine, classiqueb gémir / courir masculine, classiquea effroyable / impitoyable féminine, classiqueb vision / fusion masculine, classiquea vivante / l’épouvante féminine, classiqueb éperdu / entendu masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, tome I, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1925· numérisation poesies.net· Sources