Les lèvres closes, 1867
La ruine
A Auguste Villiers De L’Isle-Adam.
L’esprit mystérieux‖ au vague ou bref cheminQui par moments nous prête‖ un regard surhumain,Le rêve, m’a montré‖ ce que n’a vu personne :C’était, sous un air lourd‖ qui jamais ne frissonne,Un continent couvert‖ d’arbres pétrifiés,Si puissants, que jadis‖ lorsque vous triomphiez,Vieux chênes ! Auprès d’eux‖ vos chefs les plus robustesEt les plus hauts à peine‖ auraient fait des arbustes.D’énormes ossements‖ perçaient de tous côtés,Pareils à de grands rocs‖ affreux qu’auraient sculptésDe durs géants jaloux‖ du féroce prodigeDe la création‖ à son premier vertige ;Et c’était quelque part,‖ aux confins ignorésDe la terre, ou peut-être‖ au fond des flots sacrés ;Et le plus effrayant‖ de ce monde effroyableC’était, au centre et hors‖ des épaisseurs du sable,Un temple ruiné,‖ mais colossal encorMille fois plus que ceux‖ de Karnak et d’Angkor !Des escaliers sans fin,‖ portant des avenuesDe monstres, s’étageaient,‖ s’écroulaient dans les nuesDont ils semblaient former‖ le lit torrentiel ;Des arches d’un seul bloc‖ aux largeurs d’arc-en-cielSe croisaient, unissant‖ des porches, des colonnes,Tels que n’en ont jamais‖ conçu les Babylones,Et s’élevaient toujours,‖ toujours, sous des monceauxDémesurés de tours,‖ de portiques, d’arceaux,De chapiteaux massifs‖ où des bêtes hybridesSur leurs trompes en l’air‖ tenaient des pyramides.Des frontons d’une lieue‖ allaient se prolongeant ;Des portes toutes d’or‖ dans des murs tout d’argentÉtincelaient parmi‖ des Alpes de décombres ;Des abîmes de nuit‖ s’engouffraient sous les ombres ;Et partout, jusqu’au faîte,‖ un million de dieuxEnveloppés ou nus,‖ aveugles ou pleins d’yeux,Noirs et ramifiés‖ comme des madrépores,Ou sans bras, éclatants‖ comme des météores,Debout, assis en cercle,‖ accroupis ou rampants,Enfouis jusqu’au ventre‖ ou restés en suspens,Horribles, couronnés‖ de forêts en spirales,Ou de mitres ayant‖ l’ampleur des cathédrales,Pullulaient, remplissant‖ de leurs difformitésLes quatre sections‖ des cieux épouvantés.Et bien avant Babel,‖ bien avant l’Atlantide,C’était l’œuvre fameuse‖ et la cariatideD’un orgueil qui bouillonne‖ avec le globe entier,Bâtie avec le sang‖ des vaincus pour mortier ;La merveille des jours‖ plus lointains que cet âgeDont la fable cherchait‖ le confus héritage ;Et des siècles de vie‖ où la douleur hurla,Toute une formidable‖ histoire dormait là,Du haut en bas gravée‖ en langue originelleSur le bronze inusable‖ et la pierre éternelle,Au fond de l’invisible‖ et du silence, au fondDe l’oubli, derniers dieux‖ en qui tout se confond.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 27((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distique
- Mots à la rime
- a chemin / surhumain masculine, classiqueb personne / frissonne féminine, classiquea pétrifiés / triomphiez masculine, classiqueb robustes / arbustes féminine, classiquea côtés / sculptés masculine, classiqueb prodige / vertige féminine, classiquea ignorés / sacrés masculine, classiqueb effroyable / sable féminine, classiquea encor / d’Angkor masculine, classiqueb avenues / nues féminine, classiquea torrentiel / d’arc-en-ciel masculine, classiqueb colonnes / Babylones féminine, classiquea monceaux / d’arceaux masculine, classiqueb hybrides / pyramides féminine, classiquea prolongeant / d’argent masculine, classiqueb décombres / ombres féminine, classiquea dieux / d’yeux masculine, classiqueb madrépores / météores féminine, classiquea rampants / suspens masculine, classiqueb spirales / cathédrales féminine, classiquea difformités / épouvantés masculine, classiqueb l’Atlantide / cariatide féminine, classiquea entier / mortier masculine, classiqueb âge / héritage féminine, classiquea hurla / là masculine, classiqueb originelle / éternelle féminine, classiquea fond / confond masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
54 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, tome I, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1925· numérisation poesies.net· Sources