Les lèvres closes, 1867
Les filaos
A Théodore De Banville.
Là-bas, au flanc d’un mont‖ couronné par la brume,Entre deux noirs ravins‖ roulant leurs frais échos,Sous l’ondulation‖ de l’air chaud qui s’allumeMonte un bois toujours vert‖ de sombres filaos.Pareil au bruit lointain‖ de la mer sur les sables,Là-bas, dressant d’un jet‖ ses troncs roides et roux,Cette étrange forêt‖ aux douleurs ineffablesPousse un gémissement‖ lugubre, immense et doux.Là-bas, bien loin d’ici,‖ dans l’épaisseur de l’ombre,Et tous pris d’un frisson‖ extatique, à jamais,Ces filaos songeurs‖ croisent leurs nefs sans nombre,Et dardent vers le ciel‖ leurs flexibles sommets.Le vent frémit sans cesse‖ à travers leurs branchages,Et prolonge en glissant‖ sur leurs cheveux froissés,Pareil au bruit lointain‖ de la mer sur les plages,Un chant grave et houleux‖ dans les taillis bercés.Des profondeurs du bois,‖ des rampes sur la plaine,Du matin jusqu’au soir,‖ sans relâche, on entendSous la ramure frêle‖ une sonore haleine,Qui naît, accourt, s’emplit,‖ se déroule et s’étendSourde ou retentissante,‖ et d’arcade en arcadeVa se perdre aux confins‖ noyés de brouillards froids,Comme le bruit lointain‖ de la mer dans la radeS’allonge sous les nuits‖ pleines de longs effrois.Et derrière les fûts‖ pointant leurs grêles branchesAu rebord de la gorge‖ où pendent les mouffias,Par place, on aperçoit,‖ semés de taches blanches,Sous les nappes de feu‖ qui pétillent en bas,Les champs jaunes et verts‖ descendus aux rivages,Puis l’océan qui brille‖ et monte vers le ciel.Nulle rumeur humaine‖ à ces hauteurs sauvagesN’arrive. Et ce soupir,‖ ce murmure immortel,Pareil au bruit lointain‖ de la mer sur les côtes,Épand seul le respect‖ et l’horreur à la foisDans l’air religieux‖ des solitudes hautes.C’est ton âme qui souffre,‖ ô forêt ! C’est ta voixQui gémit sans repos‖ dans ces mornes savanes.Et dans l’effarement‖ de ton propre secret,Exhalant ton arome‖ aux éthers diaphanes,Sur l’homme, ou sur l’enfant‖ vierge encor de regret,Sur tous ses vils soucis,‖ sur ses gaîtés naïves,Tu fais chanter ton rêve,‖ ô bois ! Et sur son front,Pareil au bruit lointain‖ de la mer sur les rives,Plane ton froissement‖ solennel et profond.Bien des jours sont passés‖ et perdus dans l’abîmeOù tombent tour à tour‖ désir, joie, et sanglot ;Bien des foyers éteints‖ qu’aucun vent ne ranime,Gisent ensevelis‖ dans nos cœurs, sous le flotSans pitié ni reflux‖ de la cendre fatale ;Depuis qu’au vol joyeux‖ de mes espoirs j’errais,Ô bois éolien !‖ Sous ta voûte natale,Seul, écoutant venir‖ de tes obscurs retraits,Pareille au bruit lointain‖ de la mer sur les grèves,Ta respiration‖ onduleuse et sans fin.Dans le sévère ennui‖ de nos vanités brèves,Fatidiques chanteurs‖ au douloureux destin,Vous épanchiez sur moi‖ votre austère pensée ;Et tu versais en moi,‖ fils craintif et pieux,Ta grande âme, ô nature !‖ éternelle offensée !Là-bas, bien loin d’ici,‖ dans l’azur, près des cieux,Vous bruissez toujours‖ au revers des ravines ;Et par delà les flots,‖ du fond des jours brûlants,Vous m’emplissez encor‖ de vos plaintes divines,Filaos chevelus,‖ bercés de souffles lents !Et plus haut que les cris‖ des villes périssables,J’entends votre soupir‖ immense et continu,Pareil au bruit lointain‖ de la mer sur les sables,Qui passe sur ma tête‖ et meurt dans l’inconnu !
Versification
- Forme
- Strophe unique
- Rimes
- 17[abab]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a brume / s’allume féminine, classiqueb échos / filaos masculine, classiquea sables / ineffables féminine, classiqueb roux / doux masculine, classiquea l’ombre / nombre féminine, classiqueb jamais / sommets masculine, classiquea branchages / plages féminine, classiqueb froissés / bercés masculine, classiquea plaine / haleine féminine, classiqueb entend / s’étend masculine, classiquea arcade / rade féminine, classiqueb froids / effrois masculine, classiquea branches / blanches féminine, classiqueb mouffias / bas masculine, classiquea rivages / sauvages féminine, classiqueb ciel / immortel masculine, classiquea côtes / hautes féminine, classiqueb fois / voix masculine, classiquea savanes / diaphanes féminine, classiqueb secret / regret masculine, classiquea naïves / rives féminine, classiqueb front / profond masculine, classiquea l’abîme / ranime féminine, classiqueb sanglot / flot masculine, classiquea fatale / natale féminine, classiqueb j’errais / retraits masculine, classiquea grèves / brèves féminine, classiqueb fin / destin masculine, classiquea pensée / offensée féminine, classiqueb pieux / cieux masculine, classiquea ravines / divines féminine, classiqueb brûlants / lents masculine, classiquea périssables / sables féminine, classiqueb continu / l’inconnu masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, tome I, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1925· numérisation poesies.net· Sources