Les lèvres closes, 1867
Obsession
Beaux yeux, charmeurs savants,‖ flambeaux de notre vie,Parfum, grâce, front pur,‖ bouche toujours ravie,Ô vous, tout ce qu’on aime !‖ ô vous, tout ce qui part !Non, rien ne meurt de vous‖ pour l’âme inassouvieQuand vous laissez la nuit‖ refermer son rempartSur l’idéal perdu‖ qui va luire autre part.
Beaux yeux, charmeurs savants,‖ clairs flambeaux ! Dans nos veines,Pour nous brûler toujours‖ du mal des larmes vaines,Vous versez à coup sûr‖ tous vos philtres amers.Nous puisons aux clartés‖ des prunelles sereines,Comme au bleu des beaux soirs,‖ comme à l’azur des mers,Le vertige du vide‖ ou des gouffres ouverts.
Front pur, grâce, parfum,‖ rire ! En nous tout se grave,Plus enivrant, plus doux,‖ plus ravi, plus suave.Des flots noirs du passé‖ le désir éternelLes évoque ; et sur nous,‖ comme autour d’une épaveLes monstres de l’écume‖ et les rôdeurs du ciel,S’acharnent tous les fils‖ du souvenir cruel.
Tout ce qu’on aime et qui‖ s’enfuit ! Mensonges, rêves,Tout cela vit, palpite,‖ et nous ronge sans trêves.Vous creusez dans nos cœurs,‖ extases d’autrefois,D’incurables remords‖ hurlant comme les grèves.Dites, dans quel Léthé‖ peut-on boire une foisL’oubli, l’immense oubli ?‖ Répondez cieux et bois !
Non, rien ne peut mourir‖ pour l’âme insatiable ;Mais dans quel paradis,‖ dans quel monde ineffable,La chimère jamais‖ dira-t-elle à son tour :« C’est moi que tu poursuis,‖ et c’est moi l’impalpable ;Regarde ! J’ai le rythme‖ et le divin contour ;C’est moi qui suis le beau,‖ c’est moi qui suis l’amour ? »
Quand vous laissez la nuit‖ se refermer plus noireSur nos sens, quel gardien‖ au fond de la mémoireRallume les flambeaux,‖ et, joyeux tourmenteur,Nous montre les trésors‖ oubliés dans leur gloire ?Quand nous donnerez-vous‖ le repos contempteur,Astres toujours brillant‖ d’un feu toujours menteur ?
Cet idéal perdu‖ que le hasard promène,Un jour, là-haut, bien loin‖ de la douleur humaine,L’étreindrons-nous enfin‖ de nos bras, dans la paixDu bonheur, dans l’oubli‖ du doute et de la haine ?Ou, comme ici, fuyant‖ dans le brouillard épais,Nous crîra-t-il encor :‖ plus loin ! Plus tard ! Jamais !
Oui, nous brûlant toujours‖ d’une flamme inféconde,Rire enivré, doux front,‖ parfum, grâce profonde,Tout cela vit, palpite‖ et nous ronge de pleurs.Mais dans quelle oasis,‖ en quels cieux, sur quel monde,Au fond de la mémoire‖ éclorez-vous ? ô fleursDu rêve où s’éteindra‖ l’écho de nos douleurs !
Versification
- Forme
- 8 sizains (sizains)
- Rimes
- 8(aababb)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 8 sizains
- Mots à la rime
- a vie / ravie / inassouvie féminine, classiqueb part / rempart masculine, classiquea veines / vaines / sereines féminine, classiqueb amers / mers / ouverts masculine, classiquea grave / suave / épave féminine, classiqueb éternel / ciel / cruel masculine, classiquea rêves / trêves / grèves féminine, classiqueb d’autrefois / fois / bois masculine, classiquea insatiable / ineffable / l’impalpable féminine, classiqueb tour / contour / l’amour masculine, classiquea noire / mémoire / gloire féminine, classiqueb tourmenteur / contempteur / menteur masculine, classiquea promène / humaine / haine féminine, classiqueb paix / épais / Jamais masculine, classiquea inféconde / profonde / monde féminine, classiqueb pleurs / fleurs / douleurs masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
48 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, tome I, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1925· numérisation poesies.net· Sources