Autour du chat noir, 1926· Souvenirs
Débauche liliale
Veux-tu, fuyons ! Ici les fanges et les bouesHélas ! à chaque pas, éclaboussent tes joues.
Oh ! viens, pour nous aimer, je sais une forêtDont nul n’a pénétré le charme et le secret.
Mais, pour suivre pieds nus ses routes non battues,Tu laisseras au seuil tes bottines pointues.
Aux rameaux les plus bas de ces arbres là-bas,Comme deux serpents noirs laisse pendre tes bas,
Afin que la fraîcheur des verdures caresseSans nulle entrave tes jambes de chasseresse ;
Et, pour que dans la nuit calme que nous troublons,Le vent des tristes soirs frôle tes cheveux blonds,
Accroche ton chapeau fait de dentelles blanchesEt, comme des fleurs dont s’étonneront les branches,
Hélène, accroche aussi l’écharpe dont tu ceinsTa taille, et le corset qui captive tes seins.
Alors quand tu seras primitive comme Ève,Nous entrerons tous deux dans la forêt de rêve.
Nous marcherons longtemps, le cœur gonflé d’espoir ;Nous nous contemplerons, dans l’ombre, sans nous voir,
Et, tenant ta main douce, ô ma maîtresse nue,Je te conduirai vers la clairière inconnue
Là, près de l’étang où voguent des cygnes blancs,Aux bords fleuris d’iris parmi les joncs tremblants.
Sous la blême Phœbé qui rend spectraux les arbres,Là, nous nous étendrons, muets comme les marbres
Droits sur les tombeaux froids des époux rois défuntsEt, parmi le silence et parmi les parfums
Qui montent des fleurs vers les étoiles glacéesNous aurons la sublime étreinte des pensées.
Et sans gestes, sans voix, ainsi nous resterons.Pourtant, sans nous avoir, nous nous posséderons.
32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Autour du chat noir, Paris, Bernard Grasset, 1926· numérisation wikisource.org· Sources