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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Autour du chat noir, 1926· Souvenirs

Lettre à Jeanne

Maurice Donnay· 46 vers

À l’automne prochain, quand vous serez guérie,Pour cela vous savez que nuit et jour je prie,S’il ne fait pas trop froid, si les temps sont cléments,Nous irons tous deux vers quelque ville d’amantsOù soit un parc, vers des Marlys, ou des Versailles,Pour renouveler là nos douces fiançailles.

Jeanne, avez-vous déjà bien senti les tristessesDes grands parcs, des vieux parcs où, jadis, des Altesses,Des princes, des seigneurs, dans un lointain passéTout plein de souvenirs effacés ont passé ?Les tristesses des parcs où, le long des allées,Des maîtresses de rois, jadis, s’en sont allées ;Où l’on croirait entendre, à chaque pas, tout bas,Comme un écho de voix qui ne parleraient pas ;Où se dressent au loin des blancheurs de statuesQui ressemblent à des espérances perdues.Et quand revient Octobre et que dans la pâleurD’un ciel à peine bleu, le soleil sans chaleurSemble veiller sur la nature jaunissanteComme un flambeau mourant sur une agonisante,Alors, dans ce suprême et mystique décor,Les grands parcs, les vieux parcs, sont plus tristes encor.C’est là que nous irons, ma Jeanne, cet automne.Sous les feuillages roux il n’y aura personne.Seuls les oiseaux frileux, déjà sur leur départ,Diront en nous voyant : « Comme ils arrivent tard ! »Vous suivrez à mon bras les désertes allées ;Les feuilles tomberont des branches désoléesEt, parfois, en passant près de quelque massifVos yeux, vos tendres yeux sous votre front pensif,Verront tomber, tomber, les feuilles une à uneÀ vos chers petits pieds, ô ma maîtresse brune,Et par le moindre vent les cueillant sans effort,Tourner, tourner ainsi que des valseuses d’or.

Pourtant, dans votre cœur avide de caresses,À longs flots ascendra la sève des tendresses ;Pourtant, vous sentirez dans votre être exaltéDes fraîcheurs de printemps et des langueurs d’été.Vos seins palpiteront en des rythmes de vagues,Et s’ouvriront vos bras pour des étreintes vagues ;Car nous aurons beau voir les gazons se flétrir,Les bois jaunir, les oiseaux fuir, les fleurs mourir,Nous, très croyants, malgré ces spectacles morosesQui nous enseigneront la fin de toutes choses,Des fleurs, des royautés, des beautés, des amours,Nous ferons le serment de nous aimer toujours.

46 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Autour du chat noir, Paris, Bernard Grasset, 1926· numérisation wikisource.org· Sources