Muse populaire, 1875· Muse populaire
Chant d’amitié
Nous sommes deux, âmes et corps,Formant, par les secrets accordsDe nos cœurs et de nos pensées,Deux branches d’arbre entrelacées.
Marchons ! L’un sur l’autre appuyés,Nous franchirons montagne et plaine,Ne lassant jamais que nos pieds ;Nos cœurs sont toujours en haleine.Cédant au poids de la chaleur,Un même fruit nous désaltère,Un même vin qu’on rend meilleur,En le buvant au même verre.
Nous sommes deux, âmes et corps,Formant, par les secrets accordsDe nos cœurs et de nos pensées,Deux branches d’arbre entrelacées.
Que nous combattions isolés,Le frère éloigné de son frère,Ou comme chevaux attelésAu même char dans la carrière,Faisons toujours un seul faisceauDe nos lauriers, de nos couronnes ;L’arc de triomphe est un arceauQui repose sur deux colonnes.
Nous sommes deux, âmes et corps,Formant, par les secrets accordsDe nos cœurs et de nos pensées,Deux branches d’arbre entrelacées.
Comme les deux ailes de ferDu vaisseau que la vapeur mèneTranchent les vagues de la mer,Traversons la tourmente humaine !Notre navire glorieux,Dût le vent déchirer ses voiles,Un jour montera dans les cieuxPour s’y changer en deux étoiles !
Nous sommes deux, âmes et corps,Formant, par les secrets accordsDe nos cœurs et de nos pensées,Deux branches d’arbre entrelacées.
Ainsi liés peut-on souffrir ?Que l’un ou l’autre on nous accuse,L’un pour l’autre voudra mourir,Comme jadis dans Syracuse.Denis, voyant de tels amis,Les rendit à leur douce étreinte,Et supplia pour être admisEn tiers dans leur amitié sainte.
Nous sommes deux, âmes et corps,Formant, par les secrets accordsDe nos cœurs et de nos pensées,Deux branches d’arbre entrelacées.
A sa prière ils se sont tus ;Ils auraient admis le génie,Ou la science ou les vertus,Mais non jamais la tyrannie.Suivons un exemple si beauD’amitié pure et de courage,Et qu’un jour sur notre tombeauDeux lauriers mêlent leur ombrage.
Nous sommes deux, âmes et corps,Formant, par les secrets accordsDe nos cœurs et de nos pensées,Deux branches d’arbre entrelacées.
64 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources