Muse populaire, 1875· Chants nouveaux
Hégésippe moreau
20 décembre 1851
Au cimetière Mont-Parnasse,Parmi la foule de ces mortsQue le temps inflexible entasseComme un avare ses trésors,Une tombe gît sous la mousse,Dépassant à peine le sol,Où dort une mémoire douceComme le chant du rossignol.
Passant, sur la pierre qui s’useAux baisers de l’air et de l’eau,Lisez un nom cher à la muse :Hégésippe Moreau.
N’ayant jamais connu sa mère,Par les étrangers accueilli,Mendiant comme au temps d’Homère,Dans l’opprobre il aurait vieilli ;Chantant pour emplir sa besace,Les méchants l’auraient maltraité,Car par la vérité qui passeLe monde se croit insulté.
Passant, sur la pierre qui s’useAux baisers de l’air et de l’eau,Lisez un nom cher à la muse :Hégésippe Moreau.
Il est mort à l’âge où l’on aime,Après avoir souffert, aimé ;Au fond de ce double problèmeSon doux esprit s’est abîmé.Son âme, rompant les lisièresQui la séparaient du repos,A gagné les célestes sphères ;La nature a repris ses os.
Passant, sur la pierre qui s’useAux baisers de l’air et de l’eau,Lisez un nom cher à la muse :Hégésippe Moreau.
L’arbre mordu pendant la sèvePar la dent de chèvre du malN’a donné que ses fleurs : son rêveÉtait loin de son idéal.Quel gazouillis sa poésie,Sœur des oiseaux, fille des fleurs,Nous rapporta de sa Voulzie,Charme de l’oreille et des cœurs !
Passant, sur la pierre qui s’useAux baisers de l’air et de l’eau,Lisez un nom cher à la muse :Hégésippe Moreau.
A côté de Burns le rustique,Et de Perse, mort comme lui,Il rayonne au ciel poétiqueEt nous fait défaut aujourd’hui.Son dédain noble et sans colèreIrait au cœur des prétendants.Calomnie, horrible vipère,Comme il aurait brisé tes dents !
Passant, sur la pierre qui s’useAux baisers de l’air et de l’eau,Lisez un nom cher à la muse :Hégésippe Moreau.
Sur sa casse d’imprimerieAccoudé, méditant des vers,Entraîné par sa rêverie,Il travaillait tout de travers.Hélas ! la muse son amanteLui préparait son piédestal !Il exhala son âme ardenteSur le grabat d’un hôpital.
Passant, sur la pierre qui s’useAux baisers de l’air et de l’eau,Lisez un nom cher à la muse :Hégésippe Moreau.
Réparons l’injustice noireDe son âge contemporain ;Couronnons de fleurs sa mémoire,Aussi durable que l’airain.Et, puisque des morts la poussièreAime l’hommage des petits,Cours simples, allez sur sa pierreDéposer des myosotis !
Passant, sur la pierre qui s’useAux baisers de l’air et de l’eau,Lisez un nom cher à la muse :Hégésippe Moreau.
84 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources