Muse populaire, 1875· Chants nouveaux
Kossuth
1851
Kossuth l’a dit en ses adieux :« Je reviendrai dans ma patrie, »La dernière fois que ses yeuxOnt pu regarder la Hongrie.
Des hautes cimes du paysQuand il vit sa terre livrée,Une parole de méprisSortit de son âme navrée ;Des profondeurs de sa douleurJaillit une sublime plainte,Qui fut pour le monde en stupeurLa trêve de la guerre sainte.
Kossuth l’a dit en ses adieux :« Je reviendrai dans ma patrie, »La dernière fois que ses yeuxOnt pu regarder la Hongrie.
« O Georgey ! dit-il, c’est en toi,« Mon brillant compagnon de guerre,« Que j’avais mis toute ma foi,« Je t’aimais à l’égal d’un frère ;« L’or a donc été plus puissant« Sur ta vue aujourd’hui flétrie« Que la belle couleur du sang« Qui se répand pour la patrie ? »
Kossuth l’a dit en ses adieux :« Je reviendrai dans ma patrie, »La dernière fois que ses yeuxOnt pu regarder la Hongrie.
Puis, l’œil tourné vers les créneauxDe ses forteresses rendues,Du Danube voyant les eauxEt les campagnes étendues,Il dit, de sa vibrante voix,Aux monts, aux vallons, aux collines.« Je viendrai dans quatorze mois« Relever toutes ces ruines. »
Kossuth l’a dit en ses adieux :« Je reviendrai dans ma patrie, »La dernière fois que ses yeuxOnt pu regarder la Hongrie.
Or, depuis, que de sang versé !Les balles ont troué les têtes,Et plus d’un gibet s’est dresséOù pendent encor les squelettes.Kossuth est libre cependantComme son âme et sa parole :Est-il un front de prétendantOù luise une telle auréole ?
Kossuth l’a dit en ses adieux :« Je reviendrai dans ma patrie, »La dernière fois que ses yeuxOnt pu regarder la Hongrie.
Le sultan l’a sauvé du czarEt de l’Autriche sanguinaire.Planant au plus loin, son regardPeut choisir dans toute la terre.L’Amérique frète un vaisseau,Notre Paris ardent l’appelle :On voudrait voir sous un arceauPasser une tête aussi belle.
Kossuth l’a dit en ses adieux :« Je reviendrai dans ma patrie, »La dernière fois que ses yeuxOnt pu regarder la Hongrie.
Prenez garde, messieurs les rois !L’homme sans sujets ni provincesQui suit toujours ses chemins droitsPasse chez nous avant les princes.Il n’est au-dessus du proscritQui survit plus grand à sa causeQue l’obscur martyr qui péritEt dans la tombe se repose.
Kossuth l’a dit en ses adieux :« Je reviendrai dans ma patrie, ?La dernière fois que ses yeuxOnt pu regarder la Hongrie.
O terre des libres chevaux,Où des vins le goût est si rare,Hongrie ! il en faut de nouveaux,Pour le beau jour qui se prépare !Selle un cheval éblouissantComme les coursiers de l’aurore,Dans le hanap verse ton sang,Le grand Kossuth respire encore.
Kossuth l’a dit en ses adieux :« Je reviendrai dans ma patrie, »La dernière fois que ses yeuxOnt pu regarder la Hongrie.
88 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources