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Muse populaire, 1875· Chants nouveaux

La chanson du blé

Pierre Dupont· 91 vers

C’est par grand soin et grand courageQu’on fait aux champs venir le blé,A la sueur de son visageEt le corps du soleil brûlé :De ses ongles gratter la terre,Être sans trêve à la merciDe pluie ou vent, grêle ou tonnerre,Du laboureur c’est le souci.

Chemine, chemine,Pauvre paysan !Travaille et rumine,Sinon ta ruineEst au bout de l’an.

La terre à peine reposéeEst échauffée avec l’engrais,Dans le brouillard et la roséeLabourez et semez après.Ce travail du semeur exerceHomme, grands bœufs, ânes, chevaux ;Le rouleau passe avec la herse,Laissant du grain pour les corbeaux.

Chemine, chemine,Pauvre paysan !Travaille et rumine,Sinon ta ruineEst au bout de l’an.

Les corbeaux amènent la neige,Mais ne craignons rien des hivers :Celte blanche hermine protègeEt tient chaudement les blés verts.C’est ainsi qu’aux yeux toujours dureDe Dieu la vivante bonté :Du blé la naissante verdureEn hiver annonce l’été.

Chemine, chemine,Pauvre paysan !Travaille et rumine,Sinon ta ruineEst. au bout de l’an.

Du printemps à la canicule,Rien n’est beau comme un champ de blé,Quand la sève en l’herbe circule,Quand l’épi de lait est gonflé ;Le sol où frissonnent la pailleEt les rouges coquelicotsEst comme une armée en batailleOù brillent lances et shakos.

Chemine, chemine,Pauvre paysan !Travaille et rumine,Sinon ta ruineEst au bout de l’an.

Le malin esprit glisse en fraude,Au moment de la floraison,Dans les blés couleur d’émeraude,Rougeole et nielle à foison ;L’ivraie et le pavot superbe,Les bluets doux comme des yeux :Paysannes, partez à l’herbeAvec vos grands tabliers bleus !

Chemine, chemine,Pauvre paysan !Travaille et rumine,Sinon ta ruineEst au bout de l’an.

Le lion rugit solitaireAu ciel enflammé, les sillonsQue juillet de ses feux altèreSont noyés de fauves rayons.La paille avec peine balanceSes épis lourds chargés d’or fin :Voici la moisson qui s’avance,Sa grande faucille à la main !

Chemine, chemine,Pauvre paysan !Travaille et rumine,Sinon ta ruineEst au bout de l’an.

Fuyez, gentilles alouettes,Désertez, cailles et perdrix !Nous allons couper vos retraites,Nous emportons vos blonds épisAu milieu des éclats de rire,Buvant du vin, mangeant du lard :Que nul en secret ne soupire ;Car la glaneuse en a sa part.

Chemine, chemine,Pauvre paysan !Travaille et rumine,Sinon la ruineEst au bout de l’an.

91 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources