Muse populaire, 1875· Chants nouveaux
L’exposition universelle a vol d’oiseau
Paris, 1835
Quelle est cette arche d’allianceOù tant de peuples sont unis ?Dans tes rameaux, terre de France,Que d’oiseaux de toute nuanceOnt fait leurs nids !
Ces arcs de fonte et ces voûtes de verreSont une tente où, de toute la terre,Les nations ont rendez-vous.Chacune y vient, de ses œuvres parée,Et, s’y voyant aux autres comparée,A ses juges fait les yeux doux.
Quelle est cette arche d’allianceOù tant de peuples sont unis ?Dans tes rameaux, terre de France,Que d’oiseaux de toute nuanceOnt fait leurs nids !
Voyez d’ici la fée aux trois royaumesDe l’Industrie évoquer les fantômesDes antres noirs à fleur de sol,Filant, forgeant des rails jusqu’aux aiguilles ;Keepsake en main, l’œil dans le bleu, ses fillesRêvent au chant du rossignol.
Quelle est cette arche d’allianceOù tant de peuples sont unis ?Dans tes rameaux, terre de France,Que d’oiseaux de toute nuanceOnt fait leurs nids !
Pour le soldat l’Autriche a l’écarlateEt le drap blanc ; d’édredon et de ouateElle forme des lits soyeux ;La volupté caressante et cruelleEntre ses bras sur ce duvet t’appelle,Jeune homme, et te crève les yeux !
Quelle est cette arche d’allianceOù tant de peuples sont unis ?Dans tes rameaux, terre de France,Que d’oiseaux de toute nuanceOnt fait leurs nids !
Fusils de tir et longs sabres de guerre,Canons d’acier ! La Prusse militaireFait à l’Europe ces présentsEntremêlés d’ambre et d’orfèvrerie.Meure la guerre ! On sert mieux sa patrieAvec des outils d’artisans !
Quelle est celle arche d’allianceOù tant de peuples sont unis ?Dans tes rameaux, terre de France,Que d’oiseaux de toute nuanceOnt fait leurs nids !
La Grèce antique et l’antique Florence,Dans un regret cherchant une espérance,Envoient quelque fier monument.Daguerre fait revivre Michel-Ange,Le Parthénon, Cellini ; quand tout change,L’art demeure éternellement.
Quelle est cette arche d’allianceOù tant de peuples sont unis ?Dans tes rameaux, terre de France,Que d’oiseaux de toute nuanceOnt fait leurs nids !
L’Espagne en est aux lames de Tolède ;Cambrant ses reins dans sa basquine raideElle prélude au boléro ;Dans son Prado l’éclat des escopettesSe mêle au bruit des folles castagnettes,Et la mantille au sombrero.
Quelle est cette arche d’allianceOù tant de peuples sont unis ?Dans tes rameaux, terre de France,Que d’oiseaux de toute nuanceOnt fait leurs nids !
De Mahomet la race guerroyantePour ses chevaux a la housse brillanteDe velours rouge épinglé d’or,Pour ses houris les bibliques sandales,Pour ses soldats les caftans que les ballesRendent plus précieux encor.
Quelle est cette arche d’allianceOù tant de peuples sont unis !Dans tes rameaux, terre de France,Que d’oiseaux de toute nuanceOnt fait leurs nids !
L’Inde et la Perse ont l’arme défensiveOù le poison mord la blessure vive,Tout un luxe individuel :Habits lamés, châles, flèches sauvages ;Tigres lâchés, qu’ils feraient de ravages,S’ils ne s’endormaient sous leur ciel !
Quelle est cette arche d’allianceOù tant de peuples sont unis !Dans tes rameaux, terre de France,Que d’oiseaux de toute nuanceOnt fait leurs nids !
Des cieux lointains où la zone est torride,Viennent les sucs dont l’Europe est avide :Teintes de pourpre et liqueurs d’or.L’Afrique, après de si grands sacrifices,Dit à la France, envoyant ses prémices :Je suis ton grenier, ton trésor…
Quelle est cette arche d’allianceOù tant de peuples sont unis !Dans tes rameaux, terre de France,Que d’oiseaux de toute nuanceOnt fait leurs nids !
New-York envoie une simple balance :Que dirons-nous de l’hôtesse la France ?Ses œuvres même la loueront.Son grand renom n’est point une chimère,Chaque Français, en regardant sa mère,Peut ici relever le front.
Quelle est cette arche d’allianceOù tant de peuples sont unis !Dans tes rameaux, terre de France,Que d’oiseaux de toute nuanceOnt fait leurs nids !
Mais l’Industrie est ici la maîtresse,Et la vapeur, la fée enchanteresse,Qui de ce corps est le cerveau.Mille taureaux sont moins robustes qu’elle,Elle dépasse au vol une hirondelle ;C’est l’âme du monde nouveau.
Quelle est cette arche d’allianceOù tant de peuples sont unis !Dans tes rameaux, terre de France,Que d’oiseaux de toute nuanceOnt fait leurs nids !
126 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources