Muse populaire, 1875· Chants nouveaux
La cave
DÉDIÉE A BONVALLET
D’un cœur chaud et reconnaissantJe m’en vais célébrer la cave :L’escalier est roide et glissant ;Pour un buveur, c’est chose grave.Des églises, des vieux châteauxRappelant les voûtes obscures,Ses murs sont chargés de cristaux,De champignons, de moisissures.
Dans la cave il fait bon chanter,Sa voûte résonne ;Il y fait bien meilleur goûterLes bons vins que nous donneLe rouge automne.
Nous heurtons au tas de bouchonsDes tessons, des bouteilles vides ;Les rats tiennent conseil : tâchons,La lampe en main, d’être lucides.Au doigt ces tonneaux sonnent plein ;Laissons ce vin dormir tranquille,Il est encore vert ; plus loin,Des crus fameux je tiens la file.
Dans la cave il fait bon chanter ;Sa voûte résonne ;Il y fait bien meilleur goûterLes bons vins que nous donneLe rouge automne.
Que ce vitrail est rutilant !Chaque bouteille, blanche ou noire,Qui contient le vin rouge ou blanc,Également invite à boire :Alicante, Porto, Xérès,Lacryma-Christi, Canaries ;On croit voir en de beaux coffretsÉtinceler des pierreries.
Dans la cave il fait bon chanter,Sa voûte résonne ;Il y fait bien meilleur goûterLes bons vins que nous donneLe rouge automne.
En passant nous avons goûtéAu Constance, au Grave, au Sauterne ;Le Sillery met en gaieté,Devant le Rhin l’on se prosterne ;Bordeaux m’ouvre un rouge sillon :Vers celte pourpre je me hâte ;Et du Bourgogne au RoussillonMa trogne est couleur d’écarlate.
Dans la cave il fait bon chanter,Sa voûte résonne ;Il y fait bien meilleur goûterLes bons vins que nous donneLe rouge automne.
Du Romanée et du Pomart,Du Chambertin la dive essence,De l’ambroisie et du nectarM’ont révélé la jouissance.Je suis conquérant, amoureux :Statuaire, peintre, poëte,Je vois Vénus ; je suis heureux ;Les étoiles sont ma conquête.
Dans la cave il fait bon chanter,Sa voûte résonne ;Il y fait bien meilleur goûterLes bons vins que nous donneLe rouge automne.
Dans quelque flacon bien bouchéPeut-être ma cave profondeGarde le problème cherchéQui fera le bonheur du monde.Dans son caveau le plus discret,Si quelque vérité sommeille,En voulant la boire d’un trait,N’allons pas casser la bouteille !
Dans la cave il fait bon chanter,Sa voûte résonne ;Il y fait bien meilleur goûterLes bons vins que nous donneLe rouge automne.
Ce n’est pas sans utilitéQu’en ma cave en tout temps je rôde ;C’est une glacière l’été,L’hiver, c’est une serre chaude ;J’y vivrais et mourrais gaiement !Sauf le dôme de la nature,Peut-on rêver un monumentPlus beau pour une sépulture ?
Dans la cave il fait bon chanter,Sa voûte résonne ;Il y fait bien meilleur goûterLes bons vins que nous donneLe rouge automne.
91 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources