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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Muse populaire, 1875· Chants nouveaux

Le Statu duo

Pierre Dupont· 84 vers

Je sens mon cœur s’emplir de larmesQuand je pense aux mois fraternels :D’aucuns ont péri par les armes,Pour d’autres les cieux sont cruels ;Moi-même, par inadvertance,Erreur de calcul ou hasard,J’ai vu sous mon toit la souffrance,J’ai reconnu mes torts trop tard.

Mais n’allons pas être moroses,Nos chansons n’auraient plus d’écho :Menons gaiement et vivement les choses,Aiguillonnons le statu quo !

La grecque et romaine manie,Cet abus des vieux oripeaux,Prouve qu’on n’a pas de génie.Laissons les anciens en repos.Ils ont fait vaillamment leur œuvre ;Comme eux, soyons de notre temps ;Faisons du nouveau : la couleuvreFait peau neuve à chaque printemps.

Mais n’allons pas être moroses,Nos chansons n’auraient plus d’écho :Menons gaiement et vivement les choses,Aiguillonnons le statu quo !

Casques rouillés, vieilles poternes,Pastiche antique, badigeon,Cédez aux peintures modernes ;Rasons les ailes de pigeon !Le bois, le métal, ni la pierre,La , houille, ne manqueront pas.La hache obéit à l’équerre,La truelle suit le compas.

Mais n’allons pas être moroses,Nos chansons n’auraient pas d’écho :Menons gaiement et vivement les choses,Aiguillonnons le statu quo !

Un avenir splendide est proche,Qui nous brûle de ses rayons ;Le rail passe à travers la roche ;Il grouille des inventions.Plus d’obstacles, plus de distances !La mécanique a tout dompté,La chimie a droit à nos stances,Poëtes de la liberté !

Mais n’allons pas être moroses,Nos chansons n’auraient plus d’écho :Menons gaiement et vivement les choses,Aiguillonnons le statu quo !

Regardez ! Ce bain sulfurique,Où couvent de chauds éléments,Donne à la machine électriqueLe secret de ses mouvements,Où trouver une métaphore ?Qu’est-ce que l’aigle ou le cheval ?Le couchant se lie à l’aurorePar un simple fil de métal.

Mais n’allons pas être moroses,Nos chansons n’auraient plus d’écho ;Menons gaiement et vivement les choses,Aiguillonnons le statu quo !

On peut désirer de renaître ;Dans l’ombre il germe des tableaux.L’esprit poussé veut tout connaître ;Toujours les flots poussent les flots.Dieu se révèle sur l’abîme ;Nous le flairons dans le lointain :Montons sur la plus haute cimePour voir l’aube du jour divin.

Mais n’allons pas être moroses,Nos chansons n’auraient plus d’écho. :Menons gaiement et vivement les choses,Aiguillonnons le statu quo !

Allons, sceptiques, incrédules,Borgnes, aveugles et boiteux,Têtes d’ânes, têtes de mules,Debout ! marchez, ouvrez les yeux !Dieu veut, afin que chacun vive,Unir dans un effort pareil,L’esprit et la matière vive,L’homme, la terre et le soleil.

Mais n’allons pas être moroses,Nos chansons n’auraient plus d’écho :Menons gaiement et vivement les choses,Aiguillonnons le statu quo !

84 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources