Muse populaire, 1875· Chants nouveaux
Les grands enfants
Enfants, nous jouons à tout âge,Notre vie est un badinage ;Le plus vieux, comme le plus sage,N’est qu’un enfant.
Elle est enfant, la belle enfantQui rêve, tout en s’agrafantDevant sa glace de Venise,D’un bel espoir dont elle a peur,Et qui, sentant battre son cœur,Devient rouge comme cerise.La rose et le myrte amoureuxNe sont que fleurs et tiges frêles ;Beau papillon, garde tes ailesSi tu veux t’envoler aux cieux.
Enfants, nous jouons à tout âge,Notre vie est un badinage ;Le plus vieux, comme le plus sage,N’est qu’un enfant.
Il est enfant ce grand enfantQui se voit déjà triomphantA peine entré dans la carrière ;Son harnais d’écarlate et d’orA beau luire, il est vierge encorDe sang, de poudre et de poussière.Attends demain, beau. glorieux :Le laurier que ta gaieté railleCroit arrosé par la mitrailleEt se moissonne dans les cieux.
Enfants, nous jouons à tout âge,Notre vie est un badinage ;Le plus vieux, comme le plus sage,N’est qu’un enfant.
Tout homme n’est qu’un grand enfant ;Sa mère austère lui défendD’approcher de trop près la flamme :Il touche à tout, le grand mutin !Aux charbons ardents du destin,Aux sombres mystères de l’âme.Arrête, maudit curieux,A moins qu’un éclair de génie,Déchirant la voûte infinie,Ne t’ait fait entrevoir les cieux,
Enfants, nous jouons à tout age,Notre vie est un badinage ;Le plus vieux, comme le plus sage,N’est qu’un enfant.
46 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources