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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Muse populaire, 1875· Chants nouveaux

La musique

Pierre Dupont· 91 vers

Langue de l’univers, musique aérienne,Contraste harmonieux du silence et du bruit,O puissance nouvelle et cependant ancienneComme l’invention du jour et de la nuit ;Tu nais du roulement des sphères dans l’espacefar le souffle divin qui jamais ne se lasse ;Produite incessamment comme l’air et le feu,O musique, fille de Dieu !

En rhythmant notre joie,En charmant notre peine,Guide la caravane humaineDans le grand chemin bleu,O musique, fille de Dieu !

De tes sons répandus, l’enfant qui vient de naîtreEssaye en bégayant à former un faisceau ;Tout chante à son oreille, il veut prouver son êtreEn modulant un son, comme un petit oiseau ;Mais cette voix, plus tard, agrandie et rhythmée,Change en pas de géant les pas de ce pygmée ;Amphyon fait monter, une lyre à la main,Les pierres du grand mur thébain.

En rhythmant notre joie,En charmant notre peine,Guide la caravane humaineDans le grand chemin bleu,O musique, fille de Dieu !

La musique est la clef des plus profonds mystèresElle n’a pas besoin d’antres ni de trépieds :Orphée, avec sa lyre, attire les panthères,Et les tigres soumis viennent lécher ses pieds ;Le vieil Homère, aveugle, en parcourant la Grèce,A pour guider ses pas la douce enchanteresse,Et son rhythme, surpris aux lois de l’univers,Rend impérissables ses vers.

En rhythmant notre joie,En charmant notre peine,Guide la caravane humaineDans le grand chemin bleu,O musique, fille de Dieu !

L’orgue enfle ses tuyaux sous la voûte ogivale,Et vaguement traduit les murmures des bois.Hommes, femmes, enfants, chantent dans l’intervalle,Et l’airain, prisonnier dans l’étain, suit les voix ;La tempête s’annonce aux éclats de la foudre,L’harmonie est intense, elle va se dissoudreComme en gouttes de pluie, enfin monte un chant purDe rossignol en plein azur.

En rhythmant notre joie,En charmant notre peine,Guide la caravane humaine :Dans le grand chemin bleu,O musique, fille de Dieu !

Arrache-toi d’un bond à ces voûtes de pierre ;Musique, vole aux champs où sont les laboureurs ;Beethoven dira la sublime prièreDu travail arrosé par leurs larges sueurs ;Il rhythme en la guidant vers la terre promiseCette lente cohorte, à la douleur soumise,Qui tend aux fleurs, aux fruits ses lèvres et ses mainsPour abréger les longs chemins.

En rhythmant notre joie,En charmant notre peine,Guide la caravane humaineDans le grand chemin bleu,O musique, fille de Dieu !

Descends dans les cités où la foule s’agite,Et, même après Mozart, appelle du nouveau.Au-devant du Freyschutz elle se précipite ;Rien ne peut apaiser sa grande soif du beau ;Rossini vous enivre, et, par ses accents mâlesLe maître Meyerbeer vous frappe et vous rend pâlesComme seront les morts au dernier jugementDans leur sombre épouvantement.

En rhythmant notre joie,En charmant notre peine,Guide la caravane humaineDans le grand chemin bleu,O musique, fille de Dieu !

Ton pouvoir est si grand, ô musique sublime,Que Paganini seul, de son archet fiévreux,Tenait une assemblée, en faisait sa victime,Et d’un son vous rendait heureux ou malheureux ;On se fait égorger aux durs accents du cuivre.Mais, ô frêles beautés, on désire de vivreQuand les touches d’ivoire, agiles sous vos doigts,Accompagnent vos douces voix !

En rhythmant notre joie,En charmant notre peine,Guide la caravane humaineDans le grand chemin bleu,O musique, fille de Dieu !

91 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources