Muse populaire, 1875· Chants nouveaux
Le repos du soir
Quand le soleil se couche horizontal,De longs rayons noyant la plaine immense,Comme un blé mûr, le ciel occidentalDe pourpre vive et d’or pur se nuance ;L’ombre est plus grande et la clarté s’éteintSur le versant des pentes opposées ;Enfin le ciel par degré se déteint,Le jour s’efface en des brumes rosées.
Reposons-nous,Le repos est si doux !Que la peine sommeilleJusqu’à l’aube vermeille !
Dans le sillon, la charrue au reposAttend l’aurore et la terre mouillée ;Bergers, comptez et parquez les troupeaux ;L’oiseau s’endort dans l’épaisse feuillée.Gaules en main, bergères aux doux yeuxA l’eau des gués mènent leurs bêtes boire ;Les laboureurs ont délié les bœufs,Et les chevaux soufflent dans la mangeoire.
Reposons-nous,Le repos est si doux !Que la peine sommeilleJusqu’à l’aube vermeille !
Tous les fuseaux s’arrêtent dans les doigts ;La lampe brille, une blanche fuméeDans l’air du soir monte de tous les toits ;C’est du repas l’annonce accoutumée :Les ouvriers, si las, quand vient la nuit,Peuvent partir, enfin la cloche sonne ;Ils vont gagner leur modeste réduit,Où sur le feu la marmite bouillonne.
Reposons-nous,Le repos est si doux !Que la peine sommeilleJusqu’à l’aube vermeille !
La ménagère et les enfants sont là,Du chef de l’âtre attendant la présence ;Dès qu’il paraît, un grand cri : « Le voilà ! »S’élève au ciel, comme en réjouissance ;De bons baisers, la soupe, un doigt de vin,Rendent la joie à sa figure blême ;Il peut dormir, ses enfants ont du pain,Et n’a-t-il pas une femme qui l’aime !
Reposons-nous,Le repos est si doux !Que la peine sommeilleJusqu’à l’aube vermeille !
Tous les foyers s’éteignent lentement ;Dans le lointain, une usine qui fumePousse de terre un sourd mugissement ;Les lourds marteaux expirent sur l’enclume :Ah ! détournons nos âmes du vain bruitEt nos regards du faux éclat des villes ;Endormons-nous sous l’aile de la nuit,Qui mène en rond ses étoiles tranquilles
Reposons-nous,Le repos est si doux !Que la peine sommeilleJusqu’à l’aube vermeille !
60 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources