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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Muse populaire, 1875· Muse populaire

La sibérienne

DÉMEMBREMENT DE LA POLOGNE 1846-1847

Pierre Dupont· 91 vers

Nous rentrons dans l’âge de fer :Bourreau, fais l’apprêt du supplice !Liberté, bon droit et justice,Ne sont plus que des mots en l’air.Nos pères croyaient voir l’auroreD’un âge libre et florissant ;Ils ne voyaient qu’un météoreChargé d’une vapeur de sang.

Adieu patrieEt liberté !Ce qui n’est pas décapitéEst fouettéVers la Sibérie.

Eh quoi ! tout un peuple oseraitSe dire libre sur la terre !Il faut le contraindre à se taire,Il faut étouffer son secret.A cette horde vagabondeRefusez le pain et le sel,Qu’il ne soit plus en lieu du mondeD’asile à ce grand criminel.

Adieu patrieEt liberté !Ce qui n’est pas décapitéEst fouettéVers la Sibérie.

Si quelqu’un s’avise ici-basDe redresser un peu la tète,Son front attire la tempête,L’embûche rampe sous ses pas.Socrate n’est plus qu’un impie,Galilée est chargé de fers ;Sur une croix Jésus expieLa rédemption des pervers.

Adieu patrieEt liberté !Ce qui n’est pas décapitéEst fouettéVers la Sibérie.

Tyrannie ! ô monstre géant !Ta faim n’est jamais assouvie,Il faut que toute noble vieS’abîme en ton gosier béant.Agneaux, taureaux, boucs et colombes,Par centaines sacrifiés,Sont tes plus humbles hécatombes ;Il te faut des peuples entiers.

Adieu patrieEt liberté !Ce qui n’est pas décapitéEst fouettéVers la Sibérie.

Au moins n’avons-nous pas baiséLe pied fourchu de cette idole ;Nous luttons de notre parole,Notre glaive s’étant brisé.Frères ! notre cause est la vôtre !Que le plus petit d’entre vousSe lève et se change en apôtrePour annoncer les droits de tous !

Adieu patrieEt liberté !Ce qui n’est pas décapitéEst fouettéVers la Sibérie.

L’homme, sitôt qu’il vient au jour,A tout le genre humain pour frère,Et, dès le ventre de sa mère,A droit à la vie, à l’amour.En prenant sa part dans l’ouvrage,Il a, pourvu qu’il aime un peu,Un coin libre dans l’héritage,Et ne doit de compte qu’à Dieu.

Adieu patrieEt liberté !Ce qui n’est pas décapitéEst fouettéVers la Sibérie.

Tous ces droits sacrés nous sont prisPar la tyrannie… Anathème !Entendez notre cri suprême,Hommes libres de tous pays.Qu’un hurra lointain nous répondeQuand nous allons nous engloutir ;Dieu doit la liberté du mondeAu râle d’un peuple martyr.

Adieu patrieEt liberté !Ce qui n’est pas décapitéEst fouettéVers la Sibérie.

91 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources