Muse populaire, 1875· Muse populaire
Le malheur
Connaissez-vous cet étrangerDont le regard est toujours sombre,Dont la présence est un danger ?Est-ce un vivant, n’est-ce qu’une ombre ?S’il s’assied à votre festin,Son aspect glace vos convives,Comme le givre du matinEnlève aux fleurs leurs couleurs vives :Est-ce la mort ou le destin ?
Il transforme tout ce qu’il touche,Les mets en des charbons ardentsQui, consumés à votre bouche,Tombent en cendre sous vos dents ;Quand sa main maigre verse à boire,En allant du verre au gosier,Le vin se change en liqueur noire,Qui vous brûle comme un brasierEt vous laisse un affreux déboire.
Par lui, les rois ensorcelésPerdent leur trône et l’espérance ;Par lui, les maris désolésEt les joueurs pleurent leur chance ;Il fait les lauriers se flétrirSur le front pâli des poëtes ;Il fait les conquérants mourirAvant d’achever leurs conquêtes,Et les avares s’appauvrir.
J’ai vu des pâtres tout en larmesAccuser les lutins jalouxD’avoir attiré par des charmesOu la maladie ou les loups.Chaque journée était funeste :Les brebis n’avaient plus de lait,Les moutons mouraient de la peste,Et tout le troupeau s’en allait,Les larrons s’acharnant au reste.
Si vous êtes vingt amoureux,Dix tourtereaux, dix tourterelles,Par des prestiges ténébreuxIl désunit vos blanches ailes ;Il pipe les dés au joueur,Vous dupe avec des amulettes,Vous trompe avec une lueur :C’est le grand noueur d’aiguillettes ;C’est ce qu’on nomme le malheur.
45 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources