Muse populaire, 1875· Chants nouveaux
Le barbier de village
Dans un méchant petit villageQui se dérobe à vos regards,L’été, caché dans le feuillage,L’hiver, noyé dans les brouillards,Certain barbier tient sa boutique,Type grotesque du passé,A qui je donnai ma pratique,Un beau dimanche, étant pressé.
Adieu la musicale phraseDu galant barbier Figaro !Ce perruquier vilain vous raseEn vrai bourreau, en vrai bourreau.
Distinguez-vous la silhouetteDe ce plat à barbe en fer-blanc,Comme une vieille girouetteAu vent grinçant et miaulant ?Entrez par la porte cochère,De ces fagots faites le tour,Cherchez un taudis sans lumièreQui se cache au fond de la cour.
Adieu la musicale phraseDu galant barbier Figaro !Ce perruquier vilain vous raseEn vrai bourreau, en vrai bourreau.
S’il vous reste quelque espérance,Passant, laissez-la sur le seuil !Ce perruquier à barbe ranceDarde sur vous son mauvais œil ;Vous découvrez dans les ténèbresLes noms des grands suppliciés,L’image des crimes célèbresA Saint-Claude coloriés.
Adieu la musicale phraseDu galant barbier Figaro !Ce perruquier vilain vous raseEn vrai bourreau, en vrai bourreau.
Si vous désirez de l’eau fraîche,Dans un coin sombre gît un seau,Et, si la mare n’est point sèche,Vous-même allez puiser de l’eau.Un plat à barbe, antique vase,S’offre en morceaux à votre main ;Si vous espérez qu’on vous rase,Vous pouvez repasser demain.
Adieu la musicale phraseDu galant barbier Figaro !Ce perruquier vilain vous raseEn vrai bourreau, en vrai bourreau.
« Voyez-vous pas que ma main tremble ? »Dit notre homme avec un soupir ;« Un petit verre, ce me semble,« Serait bon pour la raffermir. »Vous acceptez par politesseLa liqueur qu’il vous faut payer ;L’eau-de-vie emporte la pièce,Elle vous rase le gosier.
Adieu la musicale phraseDu galant barbier Figaro !Ce perruquier vilain vous raseEn vrai bourreau, en vrai bourreau.
Sa main tremble encor davantage ;Vous tremblez rien que de la voirS’approcher de votre visage ;Vous apercevez un miroir :C’est un tesson, une parcelleD’un miroir autrefois brisé ;Tout près, au bout d’une ficelle,Pend un rasoir mal aiguisé.
Adieu la musicale phraseDu galant barbier Figaro !Ce perruquier vilain vous raseEn vrai bourreau, en vrai bourreau.
Si du linge l’on s’inquiète,Ou de la propreté, tout beau !Faudrait-il pas une servietteExprès pour ce joli museau !La serviette de tout le mondeN’est point assez bonne pour lui !Que voulez-vous que l’on réponde ?Tout autre se serait enfui.
Adieu la musicale phraseDu galant barbier Figaro !Ce perruquier vilain vous raseEn vrai bourreau, en vrai bourreau.
Donc je me rase en patience,Quand les ivrognes du paysChez le barbier prennent séance,Gesticulant, poussant des cris.On raille, on braille, on se dispute ;Je suis l’objet de l’entretienEt la victime de la lutte ;Le sang coule : c’était le mien.
Adieu la musicale phraseDu galant barbier Figaro !Ce perruquier vilain vous raseEn vrai bourreau, en vrai bourreau.
Échaudé par cette aventure,Je n’y serai jamais repris.Oui, par ma barbe, je le jure,Par ma barbe longue depuis.Avant d’aller livrer toi-mêmeTa tête au fer d’un ignorant,Sois barbu comme Polyphème,Barbe-Bleue ou le Juif-Errant.
Adieu la musicale phraseDu galant barbier Figaro !Ce perruquier vilain vous raseEn vrai bourreau, en vrai bourreau.
108 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources