Muse populaire, 1875· Chants nouveaux
Le berger
Sur mon fluteau,Sur ma musette,Je joue un air, une ariette,Pour faire danser ma miette,Sur mon fluteau,Ma mie et mon troupeau.
Berger dès ma plus tendre enfance,J’ai su garder mon innocenceContre les vices de nos jours,Ennemi de l’idolâtrie,Du meurtre et de la flatterie,Du vol et de tous les détours,Amoureux de ma bergerie.
Sur mon fluteau,Sur ma musette,Je joue un air, une ariette,Pour faire danser ma miette,Sur mon fluteau,Ma mie et mon troupeau.
Ce n’est pas, debout dès l’aurore,L’ambition qui me dévore ;Je ne monte pas à cheval ;En tous lieux, val, montagne ou plaine,Par tous les temps je me promène,Sans me faire beaucoup de mal,Conduisant mes bêtes à laine.
Sur mon fluteau,Sur ma musette,Je joue un air, une ariette,Pour faire danser ma miette,Sur mon fluteau,Ma mie et mon troupeau.
Je choisis les eaux et l’ombragePour mes moutons, et je soulageMes brebis de leur agnelet ;Sachant ce que mon troupeau gagneA faire une belle campagne,Dans le thym et le serpolet,Je le mène sur la montagne.
Sur mon fluteauSur ma musette,Je joue un air, une ariette,Pour faire danser ma miette,Sur mon fluteau,Ma mie et mon troupeau.
Le parc aux champs est nécessaire,Rien n’engraisse mieux une terre ;Quand mon troupeau parque la nuit,Tout au beau milieu je me plante,Et de ma cabane roulanteJe vois mon étoile qui luit ;Elle sait bien pour qui je chante.
Sur mon fluteauSur ma musette,Je joue un air, une ariette,Pour faire danser ma miette,Sur mon fluteau,Ma mie et mon troupeau.
Chaque brebis est ma sujette ;Mon sceptre en main, c’est ma houlette ;Ma couronne, c’est mon chapeau.J’ai pour gardes deux chiens fidèlesDont les dents, sans être cruelles,Préservent du loup mon troupeau,Et piquent au pied les rebelles.
Sur mon fluteau,Sur ma musette,Je joue un air, une ariette,Pour faire danser ma miette,Sur mon fluteau,Ma mie et mon troupeau.
Mon manteau royal que transperceLe froid, le soleil ou l’averse,Supporte un sac en peau d’agneauOù lient toute une pharmacie ;On y trouve, quand on s’ennuie,A manger un petit morceau,Humecté d’un peu d’eau-de-vie.
Sur mon fluteau,Sur ma musette,Je joue un air, une ariette,Pour faire danser ma miette,Sur mon fluteau,Ma mie et mon troupeau.
Un bon berger est d’ordinaireRebouteur et vétérinaire,Lit dans les astres notre sort,Connaît les vertus de l’eau fraîche,Et des simples, ce qui n’empêcheQu’il n’aille à pas lents vers la mortComme le pasteur qui nous prêche.
Sur mon fluteau,Sur ma musette,Je joue un air, une ariette,Pour faire danser ma miette,Sur mon fluteau,Ma mie et mon troupeau.
97 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources