Muse populaire, 1875· Muse populaire
Le chant des ouvriers
1846
Nous dont la lampe, le matin,Au clairon du coq se rallume,Nous tous qu’un salaire incertainRamène avant l’aube à l’enclume,Nous qui des bras, des pieds, des mains,De tout le corps luttons sans cesse.Sans abriter nos lendemainsContre le froid de la vieillesse,
Aimons-nous, et quand nous pouvonsNous unir pour boire à la ronde,Que le canon se taise ou gronde,Buvons, (Ter.)A l’indépendance du monde !
Nos bras, sans relâche tendus,Aux flots jaloux, au sol avare,Ravissent leurs trésors perdus,Ce qui nourrit et ce qui pare :Perles, diamants et métaux,Fruit du coteau, grain de la plaine ;Pauvres moutons, quels bons manteauxIl se tisse avec notre laine !
Aimons-nous, et quand nous pouvonsNous unir pour boire à la ronde,Que le canon se taise ou gronde,Buvons, (Ter.)A l’indépendance du monde !
Quel fruit tirons-nous des labeursQui courbent nos maigres échines ?Où vont les flots de nos sueurs ?Nous ne sommes que des machines.Nos Babels montent jusqu’au ciel,La terre nous doit ses merveilles :Dès qu’elles ont fini le miel,Le maître chasse les abeilles.
Aimons-nous, et quand nous pouvonsNous unir pour boire à la ronde,Que le canon se taise ou gronde,Buvons, (Ter.)A l’indépendance du monde !
Au fils chétif d’un étrangerNos femmes tendent leurs mamelles,Et lui, plus tard, croit dérogerEn daignant s’asseoir auprès d’elles,De nos jours, le droit du seigneurPèse sur nous plus despotique ;Nos filles vendent leur honneurAux derniers courtauds de boutique,
Aimons-nous, et quand nous pouvonsNous unir pour boire à la ronde,Que le canon se taise ou gronde,Buvons, (Ter.)A l’indépendance du monde !
Mal vêtus, logés dans des trous,Sous les combles, dans les décombres,Nous vivons avec les hibouxEt les larrons amis des ombres ;Cependant notre sang vermeilCoule impétueux dans nos veines ;Nous nous plairions au grand soleil,Et sous les rameaux verts des chênes.
Aimons-nous, et quand nous pouvonsNous unir pour boire à la ronde,Que le canon se taise ou gronde,Buvons, (Ter.)A l’indépendance du monde !
A chaque fois que par torrentsNotre sang coule sur le monde,C’est toujours pour quelques tyransQue cette rosée est féconde ;Ménageons-le dorénavant,L’amour est plus fort que la guerre ;En attendant qu’un meilleur vent :Souffle du ciel ou de la terre.
Aimons-nous, et quand nous pouvonsNous unir pour boire à la ronde,Que le canon se taise ou gronde,Buvons, (Ter.)A l’indépendance du monde !
78 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources