Muse populaire, 1875· Muse populaire
Le chauffeur de locomotive
Donne l’avoine à ton cheval !Sellé, bridé, siffle ! et qu’on marche !Au galop, sur le pont, sous l’arche,Tranche montagne, plaine et val ;Aucun cheval n’est ton rival.
La braise flambe en tes prunellesEt tu reluis comme un miroir.As-tu des pieds, as-tu des ailes,Ma locomotive au flanc noir ?Voyez ondoyer sa crinière,Entendez son hennissement ;Son galop est un roulementD’artillerie et de tonnerre.
Donne l’avoine à ton cheval !Sellé, bridé, siffle ! et qu’on marcheAu galop, sur le pont, sous l’arche,Tranche montagne, plaine et val ;Aucun cheval n’est ton rival.
Jadis on chargeait d’une troupeLe dos large des éléphants ;Je traîne tout un monde en croupeD’hommes, de femmes et d’enfants.D’après une vieille croyance,Il me semble être Lucifer,Qui menait les gens en enferEn levant l’archet de la danse.
Donne l’avoine à ton cheval !Sellé, bridé, siffle ! et qu’on marche !Au galop, sur le pont, sous l’arche,Tranche montagne, plaine et val ;Aucun cheval n’est ton rival.
Je tiens mon grappin de chauffage,Comme sa barre un vieux forban,En regardant le paysageSe dérouler comme un ruban.Ah ! c’est une bien grande ivresseDe fendre l’air, comme un oiseau.Avec du charbon et de l’eauMes bras noirs font cette vitesse.
Donne l’avoine à ton cheval !Sellé, bridé, siffle ! et qu’on marche !Au galop, sur le pont, sous l’archeTranche montagne, plaine et val ;Aucun cheval n’est ton rival.
De la chose la plus communeOn peut tirer un grand parti ;Longtemps ce moyen de fortuneAu fond de l’âtre s’est blotti.Chacun voyait dans sa marmiteLa vapeur, bouillonner et fuir,Sans songer à son avenir ;Dieu ! que notre vue est petite !
Donne l’avoine à ton cheval !Sellé, bridé, siffle ! et qu’on marche !Au galop, sur le pont, sous l’arche,Tranche montagne, plaine et val ;Aucun cheval n’est ton rival.
Les rouliers et les aubergistes,En voyant ces nouveaux chemins,Font des mines longues et tristes :Nous leur ôtons le pain des mains.Avec la vapeur, patience !La terre se défrichera,Fructifiera, s’enrichira,Partout circulera l’aisance.
Donne l’avoine à ton cheval !Sellé, bridé, siffle ! et qu’on marche !Au galop, sur le pont, sous l’arche,Tranche montagne, plaine et val ;Aucun cheval n’est ton rival.
Allons, ô ma locomotive !Tes rails nous mènent au progrès,La génération hâtiveAppelle des ombrages frais.Plus de frontières, plus de guerre. !Nous sommes las du sang versé.Peuples ! de tout le mal passéBuvons l’oubli dans un grand verre.
Donne l’avoine à ton cheval !Sellé, bridé, siffle ! et qu’on marche !Au galop, sur le pont, sous l’arche,Tranche montagne, plaine et val ;Aucun cheval n’est ton rival.
83 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources