Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Muse populaire, 1875· Chants nouveaux

Le chêne

Pierre Dupont· 84 vers

Si l’humble gland dont ce chêne est formé.Était tombé du front touffu du pèreDans le grouin d’un cochon affamé,Il n’aurait pas tant ombragé la terre.Du haut, d’en bas, la vie arrive au troncPar les rameaux, les racines, les fibres ;Digne d’orner seulement les fronts libres,Son vert feuillage à l’or ferait affront.

Chantons le chêne immense,Orgueil de nos bois,Jadis vénéré des Gaulois ;Son ombre protège la France.

De Jupiter les oracles païensAvaient pour temple un vieux chêne à Dodone,Dont les rameaux, aux jeux Olympiens,Pour le vainqueur se tressaient en couronne.A Rome aussi, le chêne consulté,Y couronnait de rameaux symboliquesLe front de ceux dont les vertus civiquesDe la patrie avaient bien mérité.

Chantons le chêne immense,Orgueil de nos bois,Jadis vénéré des Gaulois,Son ombre protège la France.

Chez les Gaulois, dans la première nuitQui faisait suite à la lune nouvelleDu dernier mois de l’année, à minuit,Dans les forêts tous couraient pêle-mêle.La joie était sauvage en son essor ;On immolait une victime humaine,Et le druide à l’écorce du chêneTranchait le gui de sa faucille d’or.

Chantons le chêne immense,Orgueil de nos bois,Jadis vénéré des Gaulois ;Son ombre protège la France.

Quand Égérie à Numa se montrait,C’était toujours à l’ombre des grands chênes,Et saint Louis rendit plus d’un arrêt,Sans appareil, sous l’arbre de Vincennes.Sous Charles Sept, on était aux abois,Quand Jeanne d’Arc rêva’ la délivrance ;Avant d’aller au secours de la France,Au sein d’un chêne elle entendit des voix.

Chantons le chêne immense,Orgueil de nos bois,Jadis vénéré des Gaulois ;Son ombre protège la France.

Le chêne immense est un fouillis vivantD’oiseaux, fourmis, cirons, coléoptères ;Son lourd branchage est tordu par le vent,Moussu, rongé de lichens et de lierres.Le gui pendant rappelle les cheveuxDont Absalon lui laissa la dépouille ;Le chêne est droit, rugueux, taché de rouilleEt s’arrondit en dôme sous les cieux.

Chantons le chêne immense,Orgueil de nos bois,Jadis vénéré des Gaulois ;Son ombre protège la France.

Dans son feuillage on entend un millierD’oiseaux jaseurs de diverses nuances ;Sur son écorce on voit le sanglierContre les chiens aiguiser ses défenses :Le feu du ciel y tombe quelquefois ;Le soir, l’orfraie y jette l’épouvante ;Toute la nuit, le rossignol y chante,Quand l’amour fait monter la sève au bois.

Chantons le chêne immense,Orgueil de nos bois,Jadis vénéré des Gaulois ;Son ombre protège la France.

Un papillon dans le chêne est formé :Lorsque la hache, un beau jour, vient l’abattre,L’âme s’enfuit du corps inanimé ;On voit dans l’air le papillon s’ébattre.L’arbre est à bas, l’homme tire ses plans ;Il en va faire une charpente dure,De grands vaisseaux, de la belle sculpture :Le chêne mort vivra plus de mille ans.

Chantons le chêne immense,Orgueil de nos bois,Jadis vénéré des Gaulois ;Son ombre protège la France.

84 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources