Muse populaire, 1875· Chants nouveaux
Le conscrit
Un conscrit né dans la Touraine,Loin des siens avait de la peine.Il geignait, languissait, pleurait,Il trouvait la soupe trop chaude ;On lui disait : « Tu n’es qu’un Claude !Et lui d’autant plus soupirait,Pleurait, et d’amour se mourait.
D’un cœur malade,D’un cœur chagrinOn ne saurait tirer un gai refrain :Donc mettons-nous en trainPar une grillade,Par une salade,Et force coups de vin !
Allait-on faire l’exercice,Il traînait la jambe et la cuisse ;Sous les armes il se tenaitDroit comme un pêcheur à la ligne,Ou bien comme un vieux cep de vigne ;Le caporal sacrait, tonnait,Mais lui, gardait son air benêt.
D’un cœur malade,D’un cœur chagrinOn ne saurait tirer un gai refrain :Donc mettons-nous en trainPar une grillade,Par une salade,Et force coups de vin !
Il arrive de son villageUn gentil troupier de passage,Qui lui parle de ses parentsEt même de sa fiancée :Il prétend l’avoir embrassée,Tient des propos peu rassurants ;Le cœur du conscrit sort des rangs.
D’un cœur malade,D’un cœur chagrinOn ne saurait tirer un gai refrain :Donc mettons-nous en trainPar une grillade,Par une salade,Et force coups de vin !
Le conscrit d’une main légère,A souffleté ce militaire :Il faut aller sur le terrain ;On s’aligne, on dégaine, on croise…A l’Amour ne cherchez pas noise,L’Amour, dont on nous fait un nain,Est un géant le sabre en main !
D’un cœur malade,D’un cœur chagrinOn ne saurait tirer un gai refrain .Donc mettons-nous en trainPar une grillade,Par une salade,Et force coups de vin !
Notre conscrit eut la victoire,Premier sourire de la gloire ;On dit qu’il sera maréchal,Si tant est qu’on fasse la guerre ;Mais, pour le bonheur de la terre,Mieux vaut qu’en son pays natalIl cueille un laurier conjugal.
D’un cœur malade,D’un cœur chagrinOn ne saurait tirer un gai refrain :Donc mettons-nous en trainPar une grillade,Par une salade,Et force coups de vin !
70 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources