Muse populaire, 1875· Chants nouveaux
Plainte a un miroir
Ma voix solitaireLongtemps a gémi :Ah ! pourquoi déplaireA son doux ami ?
Assise à ma toilette,J’y rêve longuement,J’interroge, inquièteMon grand miroir qui ment,Verra-t-il que la veilleRougit mes tristes yeux ?Cette rose vermeilleSied-elle à mes cheveux ?
Ma voix solitaireLongtemps a gémi :Ah ! pourquoi déplaireA son doux ami ?
Ma simple robe blancheEst indigne de lui ;Elle fait sur la hanche,Je crois, un petit pli.Plus d’une mieux se gante,Et d’un pied plus coquet,Sous sa jupe fringante,Fait craquer le parquet.
Ma voix solitaireLongtemps a gémi :Ah ! pourquoi déplaireA son doux ami ?
Ce matin, les rouladesDe mon frêle gosierS’en allaient par saccadesSur le triste clavier,Et ma tête en démence,Au lieu d’un joyeux air,Soupire une romancePareille au vent d’hiver,
Ma voix solitaireLongtemps a gémi :Ah ! pourquoi déplaireA son doux ami ?
Un seul regard qui blessePeut vous ravir un cœur ;Paysanne ou princesse,Hélas ! tout me fait peur .Statue ou toile peinte,Vierges de Raphaël…Je tremble qu’une sainteNe me l’enlève au ciel !
Ma voix solitaireLongtemps a gémi :Ah ! pourquoi déplaireA son doux ami ?
Que ne suis-je élancéeComme un beau peuplier,Brillante et nuancéeComme un gentil rosier !Rossignols des vallées,Que n’ai-je nuit et jourVos notes si perléesPour dire mon amour !
Ma voix solitaireLongtemps a gémi :Ah ! pourquoi déplaireA mon doux ami ?
Au bas de ma fenêtreC’est bien lui que je vois !Il va passer, peut-être ;Non, il entend ma voix,La sienne s’y marie ;O bonheur trop soudain !L’espérance flétrieRefleurit dans mon sein,
A cette voix chèreMon cœur a frémi :Enfin j’ai su plaireA mon doux ami.
76 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources