Muse populaire, 1875· Chants nouveaux
Les abeilles
Quand de sa baguette de féeL’aurore a touché l’horizon,A ses feux bientôt échauffée,La ruche fait entendre un son ;Ses bourdonnantes ouvrièresOuvrent, secouant le sommeil,Leur aile argentée aux lumièresQu’allume le nouveau soleil.
Diligentes abeilles,Dans les blés, dans les treilles,Dans les fleurs qu’irise le ciel,Butinez, étincelantes,Les sucs les plus purs des plantes,Qui font le miel, qui font le miel.
Et des sommets touffus aux plaines,Sur chaque tige qui fleurit,A ces matinales haleines,Se fait entendre un léger bruit :Ce sont des cadences coupées,Des tremblements de violon,Que les abeilles occupéesFont en récoltant le miel blond.
Diligentes abeilles,Dans les blés, dans les treilles,Dans les fleurs qu’irise le ciel,Butinez, étincelantes,Les sucs les plus purs des plantes,Qui font le miel, qui font le miel.
Comme une ouvrière, l’abeille,Si de près on veut l’observer,A sa brosse avec sa corbeille,Pour amasser et conserver ;Avec ardeur elle s’attacheAux petites lèvres des fleurs :Dans leur poussière elle se cache,Et leur prend les sucs les meilleurs.
Diligentes abeilles,Dans les blés, dans les treilles,Dans les fleurs qu’irise le ciel,Butinez, étincelantes,Les sucs les plus purs des plantes,Qui font le miel, qui font le miel.
Trèfles, serpolet, saxifrages,Gerbes d’or, tilleul, oranger,Fleurs des jardins et fleurs sauvages,Elles sauront tout mélanger ;Gardez-les de la tithymaleEt de tous les sucs vénéneux,Comme de l’orage et du hâle,Du froid et du temps pluvieux.
Diligentes abeilles,Dans les blés, dans les treilles,Dans les fleurs qu’irise le ciel,Butinez, étincelantes,Les sucs les plus purs des plantes,Qui font le miel, qui font le miel.
Préservez-les de toute embûcheD’oiseaux, frelons et papillons ;Car c’est un trésor, une ruchePleine de ses fauves rayons ;Si le vin pur nous fortifie,Le miel contient un doux esprit.Qui, bien portants, nous purifie,Et qui, malades, nous guérit.
Diligentes abeilles,Dans les blés, dans les treilles,Dans les fleurs, qu’irise le ciel,Butinez, étincelantes,Les sucs les plus purs des plantes,Qui font le miel, qui font le miel.
Sous la paille de sa toitureLa ruche a son gouvernement,Ses castes, son architecture,Même on y combat fréquemment ;Jadis, pour les seules abeilles,Le mont Hymète avait des fleurs,Et la Fable, de cent merveillesA su poétiser leurs mœurs.
Diligentes abeilles,Dans les blés, dans les treilles,Dans les fleurs, qu’irise le ciel,Butinez, étincelantes,Les sucs les plus purs des plantes,Qui font le miel, qui font le miel.
Mais les abeilles sont bannies :La betterave en nos guérets,La canne à sucre, aux colonies,Les exilent dans les forêts ;Ah ! que le miel si doux alterneAvec le sucre plus nouveau,L’antique est père du moderne,L’utile n’exclut pas le beau.
Diligentes abeilles,Dans les blés, dans les treilles,Dans les fleurs, qu’irise le ciel,Butinez, étincelantes,Les sucs les plus purs des plantes,Qui font le miel, qui font le miel.
98 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources