Muse populaire, 1875· Muse populaire
Les journées de juin
CHANT FUNÈBRE 1848
La France est pâle comme un lis,Le front ceint de grises verveines ;Dans le massacre de ses fils,Son sang a coulé de ses veines.Ses genoux se sont affaissésDans une longue défaillance.O Niobé des temps passés,Viens voir la douleur de la France !
Offrons à Dieu le sang des mortsDe cette terrible hécatombe,Et que la haine et les discordsSoient scellés dans leur tombe !
Quatre jours pleins et quatre nuits,L’ange des rouges funérailles,Ouvrant ses ailes sur Paris,A soufflé le vent des batailles.Les fusils, le canon brutal,Vomissaient à flots sur la villeUne fournaise de métalQu’attisait la guerre civile.
Offrons à Dieu le sang des mortsDe cette terrible hécatombe,Et que la haine et les discordsSoient scellés dans leur tombe !
Combien de morts et de mourants,Insurgés, soldats, capitaines !Que d’hommes forts dans tous les rangs !Peut-il rester encor des haines ?Le pasteur, tendant l’olivier,D’une balle est atteint lui-même :« Oh ! que mon sang soit le dernier ! »Dit-il à son heure suprême.
Offrons à Dieu le sang des mortsDe cette terrible hécatombe,Et que la haine et les discordsSoient scellés dans leur tombe !
La faim aux quartiers populeuxEst une horrible conseillère ;Le lion, que brûlent ses feux,Rugit et quitte sa tanière.Un peu d’or dans l’ombre semé,Un lambeau de pourpre qui brille,Font sortir tout un peuple arméQuand le pain manque à la famille.
Offrons à Dieu le sang des mortsDe cette terrible hécatombe,Et que la haine et les discordsSoient scellés dans leur tombe !
Ce n’est pas sans avoir saignéQue notre capitale est sauve ;Grâce au canon l’ordre a régné,On a traqué la bête fauve.La mort a souillé l’eau des puits,Des ruisseaux et de la rivière.On n’a fait que peupler depuisLes cachots et le cimetière.
Offrons à Dieu le sang des mortsDe cette terrible hécatombe,Et que la haine et les discordsSoient scellés dans leur tombe !
Il ne reste, après ce grand deuil,D’autre profit de la batailleQue des frères dans le cercueilEt des prisonniers sur la paille.O République au front d’airain !Ta justice doit être lasse ;Au nom du peuple souverain,Pour la première fois, fais grâce !
Offrons à Dieu le sang des mortsDe cette terrible hécatombe,Et que la haine et les discordsSoient scellés dans leur tombe !
72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources