Muse populaire, 1875· Muse populaire
Les louis d’or
Un soir, le long de la rivière,Sous l’ombre des noirs peupliers,Près du moulin de la meunière,Passait un homme de six pieds :Il avait la moustache grise,Le chapeau rond, le manteau bleu ;Dans ses cheveux soufflait la bise :C’était le diable ou le bon Dieu.Sa voix, qui sonnait comme un cuivre,Et qui rendait le son du cor,Me dit : Au bois il faut me suivre,Je te promets cent louis d’or.
Je le suivis sans résistancePar son vil rouge ensorcelé,Il m’aurait montré la potenceQue je n’aurais pas reculé.Il marchait plus vite qu’un lièvre,Il n’avait pas l’air de courir,La frayeur me donnait la fièvre,Je croyais que j’allais mourir ;Mais lui, pour me faire revivre,Disait, rendant le son du cor :Au fond du bois il faut me suivre,Je te promets cent louis d’or.
Au fond du bois nous arrivâmes ;Il faisait nuit, les arbres vertsJetaient dans l’air de vertes flammes,Je crus entrer dans les enfers ;J’entends un bruit épouvantableEt je vois mon homme tout nu :Holà ! je reconnais le diableA sa queue, à son front cornu.Il me fait voir ouvert un livre,Où rien n’était écrit encor,Et me dit de sa voix de cuivre :Veux-tu gagner cent louis d’or ?
Jure ton sang, jure ton âme,Jure le diable et jure Dieu,Que tu n’épouseras pas femme,Ni du hameau ni d’autre lieuAu moins avant la quarantaine ;Et qu’on te verra tous les joursCourir de fredaine en fredaineSans te fixer dans tes amours ;Quand sa griffe eut rougi le livre,Sa voix résonna comme un cor ;Il me dit : Signe, et je te livreEn or sonnant cent louis d’or.
Au lieu de signer sur la pageOù le diable avait mis ses doigts,Je songeai qu’il était plus sageDe faire un grand signe de croixLe diable partit en fumée,Et je fus transporté soudainChez ma meunière bien-aimée,Dans une chambre du moulin.Elle disait : Tiens, je le livreMon cœur, mon moulin, mon trésor :Elle avait en gros sous de cuivre,La belle avait cent louis d’or.
60 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources