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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Muse populaire, 1875· Chants nouveaux

Les pins

Pierre Dupont· 91 vers

Écorché par les vents d’hiver,Martyr des hauteurs et des grèves,Le pin est l’amant du désert,Le pin est l’arbre des grands rêves.J’aime ce parfum de la poix ;J’aime cette tige mouvante ;L’horreur sombre de ces grands boisM’inspire une chaste épouvante ;

Quand le vent dans les pins gémit,Le vieil Homère croit entendreUn peuple assemblé qui frémit ;Mon âme tressaille à ce bruit,Je n’ai jamais pu m’en défendre.

Sous ces grands fûts vous promenant,L’inspiration vous harcèle ;J’aime ce tapis frissonnantQue le vent sans cesse amoncelle ;En bas, ce sont des lapins gris ;En haut, un écureuil rougeâtre,Mordant avec de petits crisLa pomme qui fait flamber l’âtre.

Quand le vent dans les pins gémit,Le vieil Homère croit entendreUn peuple assemblé qui frémit ;Mon âme tressaille à ce bruit,Je n’ai jamais pu m’en défendre.

Ce fut Cybèle qui plantaCet arbre farouche et stoïqueQui, depuis, follement prêtaSon mystère à l’orgie antique.Sous ce bel ombrage azuréJe vois Bacchus et ses bacchantes,Mais Orphée y fut lacéréAux lueurs des torches sanglantes.

Quand le vent dans les pins gémit,Le vieil Homère croit entendreUn peuple assemblé qui frémit ;Mon âme tressaille à ce bruit,Je n’ai jamais pu m’en défendre.

Le pin, c’est le colon hardiQui sur les flots de sable empiète ;C’est le grand mât qui se roiditContre les coups de la tempête.Dans les sables, dans le rocher,Sa racine laborieuseJusqu’au sein de Dieu va chercherUne sève mystérieuse.

Quand le vent dans les pins gémit,Le vieil Homère croit entendreUn peuple assemblé qui frémit ;Mon âme tressaille à ce bruit,Je n’ai jamais pu m’en défendre.

Me promenant sur les hauteursA je ne sais quel rêve en butte,Je découvris, dans les senteursD’un bois de pins, une cahute ;Une vieille, ‒ elle avait cent ans, ‒Se plaisait en ces lieux arides,Gardant la verdeur du printempsSous l’écorce rude et les rides.

Quand le vent dans les pins gémit,Le vieil Homère croit entendreUn peuple assemblé qui frémit ;Mon âme tressaille à ce bruit,Je n’ai jamais pu m’en défendre.

La vieille me dit : Mon enfant,J’ai soif, c’est une grande peine,Et l’âge avancé me défendDe descendre vers la fontaine.Je courus, j’apportai de l’eau,La vieille but et me fit boire ;Alors son regard fut si beauQu’à peine encore j’y peux croire.

Quand le vent dans les pins gémit,Le vieil Homère croit entendreUn peuple assemblé qui frémit ;Mon âme tressaille à ce bruit,Je n’ai jamais pu m’en défendre.

Soudain, ses rides s’effaçant,Je vis une jeune figure,Un teint de lis et rougissant,Une taille, une chevelure :C’était la Vénus de MiloMe dévoilant son torse antique !Sous les pins bleus j’ai bu de l’eauA la fontaine poétique.

Quand le vent dans les pins gémit,Le vieil Homère croit entendreUn peuple assemblé qui frémit ;Mon âme tressaille à ce bruit,Je n’ai jamais pu m’en défendre.

91 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources