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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La comédie du monde, 1851

XIII. Confidence

Alfred de Essarts· distiques, alexandrins, 143 vers

Cinq heures du matin.‖ Au rendez-vous fidèle— Car un mot suffisait‖ pour enflammer son zèle— Paul Firmin côtoyait‖ la rive de l’étang :Charmante promenade‖ où, tout en méditant,Il pouvait évoquer,‖ selon sa fantaisie,Tantôt l’être adoré,‖ tantôt la poésie.Il marchait lentement,‖ le front baissé, distrait.Le sable du sentier‖ sous sa botte craquait.Les saules agitaient‖ leur longue chevelureSous le vent printanier‖ qui rend un doux murmure.Et les fleurs exhalaient,‖ au soleil matinalQui séchait leur corolle,‖ un parfum virginal.Le jeune homme pensait,‖ lorsqu’il vit AmélieArriver lentement‖ sous sa mélancolie.Elle dit aussitôt :« — Monsieur, je viens iciPour vous ; car j’ai compté sur votre honneur.— Merci.Vous avez eu raison ;‖ et plût au ciel, Madame,Que vous m’eussiez admis‖ à lire dans votre âme.Ce front si pur jadis‖ aurait moins de pâleur ;Vous ne porteriez pas‖ le poids de la douleur.— Firmin, vous savez donc… ?— J’ai deviné d’avance.Vous avez un secret…‖ L’amitié vous devanceQuand vous venez à moi‖ pour me le confier.Ne prenez pas le soin‖ de vous justifier,Dit-il, en la voyant‖ rougir, toute confuse.Dans vos tristes erreurs‖ ma raison vous excuse.Je l’ai connu par vous‖ ce tourment de l’amour :Chacun de nous lui paie‖ un tribut à son tour.— Qu’ai-je entendu ! Firmin,‖ oh ! m’auriez-vous aimée !— Oui, mais ma passion‖ demeura renfermée ;Et si je vous l’apprends,‖ c’est afin d’ajouter,Madame, que sur moi‖ vous pouvez bien compter. »Émue, elle pressa‖ les deux mains du poëte.Il attendait l’aveu…‖ Mais elle était muette ;Et son secret fatal‖ que ses yeux révélaientNe pouvait plus franchir‖ ses lèvres qui tremblaient.Firmin eut pitié d’elle, et dit :« — Par artificeUn homme s’est saisi‖ de votre cœur novice.Il a fort bien joué‖ son rôle ; suborneurQui vous cachait l’abîme‖ où tombait votre honneur.Vous avez plaint d’abord‖ et puis aimé cet homme.— Mon Dieu ! Firmin !…— Est-il‖ besoin que je le nomme ?Je savais sa pensée,‖ et j’en avais frémi.Que faire ? Vous eussiez‖ repoussé votre ami ;Ou bien, si par hasard‖ j’avais pu vous apprendreLe danger, j’eusse été‖ pour vous tel que Cassandre,Cet oracle fâcheux‖ que chacun repoussaitQuand le sombre avenir‖ par sa voix menaçait.Avouez tout, Madame :‖ il vous trahit sans doute.Parlez, ne craignez rien ;‖ le ciel seul nous écoute.— Oh ! c’est affreux !… Avoir‖ tout donné, tout perduPour un lâche imposteur…‖ Cela m’était bien dû.J’ai forfait aux serments,‖ à mes devoirs de femme ;J’en suis punie. Et vous, pauvre Firmin…— Madame,Je suis le moins à plaindre ;‖ et cependant l’enferEst, je crois, préférable‖ à ce que j’ai souffert.D’un regard désolé‖ je suivais votre chute ;Contre vous, contre moi‖ je soutenais la lutte…Si vous m’eussiez donné‖ votre amour, j’eusse fui ;J’eusse fermé les yeux‖ lorsque le ciel eût lui.Non, je ne voulais pas‖ de ce trésor immenseTout sage que j’étais,‖ je gardais ma démence.Devant l’indigne Arthur‖ un sentiment jaloux,Quand je rêvais l’exil,‖ me rapprochait de vous.J’ai bien souffert ! vingt fois‖ de mon secret faroucheLe mot mystérieux‖ s’est posé sur ma bouche ;Et quand j’allais parler,‖ un mouvement d’effroi— J’ajouterai : d’honneur —‖ se réveillait en moi.Je me disais : Non, non,‖ tout aveu serait lâche ;Mon lot est de veiller,‖ de veiller sans relâche,De garantir le nom,‖ le bonheur d’un vieillard.Hélas ! mon œuvre est vaine,‖ et j’ai parlé trop tard ;Je n’ai rien empêché,‖ mon âme est asservie,Et sans vous garantir‖ j’ai gêné votre vie.— Quoi ! vous m’aimiez ainsi,‖ triste et silencieux !…Ah ! que ne peut-on lire‖ un secret dans les yeux !Je serais digne encor‖ de moi-même et du comte ;J’eusse été votre sœur‖ sans remords et sans honte.— Oh ! s’écria Firmin,‖ le regard inspiré,Je ne suis plus à plaindre,‖ et tout est réparé ;Car vous avez compris‖ ma souffrance, Madame ;Votre pitié — ce baume —‖ est entrée en mon âmeOui, j’eusse été pour vous‖ un frère dévoué…Qu’ai-je dit ! je l’étais,‖ je le suis. — Ce roué,Cet Arthur a jeté‖ dans nos jours le désordre :Serpent qu’on réchauffait‖ et qui songeait à mordre.C’était par le respect,‖ par l’adorationQue j’eusse témoigné‖ de mon affection.Vous voir et vous servir,‖ me rendre nécessaire,Être plus qu’un amant,‖ — être un ami sincère,— Vous consacrer mes soins‖ jusqu’au dernier instant,C’était mon vœu ; pour vous‖ je serais mort content !Mais vous vous détournez…‖ vous êtes bien rêveuse !— Je suis, Firmin, je suis,‖ hélas ! bien malheureuse.— Oh ! vous l’aimez toujours,‖ lui qui put vous trahir !— L’aimé-je ?… je ne sais…‖ Je voudrais le haïr,— La haine dans l’amour,‖ quel contre-sens étrange !— Je rêve à l’avenir,‖ dans l’espoir qu’il me venge. »Firmin resta muet,‖ tout bas épouvantéDe ce bizarre aveu‖ par la douleur dicté.La comtesse sentit‖ qu’invoquer sa défenseC’était faire à Firmin‖ une nouvelle offense ;Elle pencha la tête‖ et se mit à pleurer…Et lui, de ces beaux pleurs‖ il semblait s’enivrer ;Car jamais Amélie,‖ en ses jours de conquête,Quand l’éclat du plaisir‖ lui montait à la tête,N’avait eu plus d’attraits‖ qu’en ce moment de deuilOù son cœur succombait‖ sous l’amour et l’orgueil.— « Vous ne savez pas tout !‖… le lâche qui m’outrageA de mon déshonneur‖ gardé le témoignage.— Comment ?— Il a de moi des lettres…— O mon Dieu !— Je voulais les reprendre ;‖ Arthur s’est fait un jeuDe ma prière.— Ainsi, vos lettres ?…— Il les garde.— Il les rendra, Madame.— O Firmin, prenez garde.Soyez prudent.— Eh quoi !‖ trembleriez-vous pour lui !— Pour vous, le seul ami‖ qui me reste aujourd’hui.Faut-il que votre zèle‖ au danger vous expose !— Il n’est pas de danger‖ dans une bonne cause.Je soutiens une femme…— Elle est coupable.— Eh bien !Le Christ a pardonné…‖ je pardonne en chrétien.Je ne vois plus la faute,‖ et je vois la faiblesse.A moi vos intérêts.‖ Souffrez que je vous laisse…J’ai hâte de partir.‖ Oh ! puisse le passéComme votre secret‖ un jour être effacé.— Employez la douceur.— Pas d’égards pour un traîtreQui fut aimé de vous‖ et put vous méconnaître !— Un dernier mot, de grâce ;‖ ayez surtout bien soin… »Paul ne répondit pas,‖ il était déjà loin.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
64((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
1 distique
Mots à la rime
a fidèle / zèle féminine, classiqueb l’étang / méditant masculine, non classiquea fantaisie / poésie féminine, classiqueb distrait / craquait masculine, classiquea chevelure / murmure féminine, classiqueb matinal / virginal masculine, classiquea Amélie / mélancolie féminine, classiqueb aussitôt / ici / honneur / Merci masculine, classiquea Madame / âme féminine, classiqueb pâleur / douleur masculine, classiquea donc / d’avance / devance féminine, classiqueb confier / justifier masculine, classiquea confuse / excuse féminine, classiqueb l’amour / tour masculine, classiquea aimée / renfermée féminine, classiqueb d’ajouter / compter masculine, classiquea poëte / muette féminine, classiqueb révélaient / tremblaient masculine, classiquea dit / artifice / novice féminine, classiqueb suborneur / honneur masculine, classiquea homme / Firmin / nomme féminine, classiqueb frémi / ami masculine, classiquea apprendre / Cassandre féminine, classiqueb repoussait / menaçait masculine, classiquea doute / écoute féminine, classiqueb perdu / dû masculine, classiquea femme / Firmin / Madame féminine, classiqueb l’enfer / souffert masculine, non classiquea chute / lutte féminine, classiqueb fui / lui masculine, classiquea immense / démence féminine, classiqueb jaloux / vous masculine, classiquea farouche / bouche féminine, classiqueb d’effroi / moi masculine, classiquea lâche / relâche féminine, classiqueb vieillard / tard masculine, classiquea asservie / vie féminine, classiqueb silencieux / yeux masculine, classiquea comte / honte féminine, classiqueb inspiré / réparé masculine, classiqueb dévoué / roué masculine, classiquea désordre / mordre féminine, classiqueb l’adoration / affection masculine, classiquea nécessaire / sincère féminine, classiqueb instant / content masculine, classiquea rêveuse / malheureuse féminine, classiqueb trahir / haïr masculine, classiquea étrange / venge féminine, classiqueb épouvanté / dicté masculine, classiquea défense / offense féminine, classiqueb pleurer / s’enivrer masculine, classiquea conquête / tête féminine, classiqueb deuil / l’orgueil masculine, classiquea m’outrage / témoignage féminine, classiqueb Comment / lettres / Dieu / jeu masculine, classiquea prière / lettres / garde / Madame féminine, classiqueb prudent / lui / aujourd’hui masculine, classiquea expose / cause féminine, classiqueb femme / coupable / bien / chrétien masculine, classiquea faiblesse / laisse féminine, classiqueb passé / effacé masculine, classiquea douceur / traître / méconnaître féminine, classiqueb soin / loin masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.2

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

143 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La comédie du monde, Paris, Comptoir des imprimeurs-unis, 1851· numérisation gallica.bnf.fr· Sources